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Embrassons-nous sous les étoiles

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Un bonheur est si vite arrivé ! L’homme idéal, Flora l’a trouvé en Jack. Dès le moment où il a pénétré dans son magasin de fleurs, cet homme attentionné et diablement séduisant n’a plus jamais quitté ses pensées, ni son cœur. Seulement, Flora s’aperçoit bien vite qu’elle ne peut entrer dans sa vie sans se comparer sans cesse à une autre : la défunte épouse de Jack, Becca, une ballerine de renommée internationale avec qui il a eu deux enfants. Pour être avec lui et se faire accepter des siens, Flora va devoir faire taire ses incertitudes et déployer tout l’amour dont elle est capable. Et vite, car Jack la convie bientôt à son voyage familial en Écosse, chez la meilleure amie de Becca... "Quand il s’agit d’un roman de Sarah Morgan, je ne dis jamais non. Il faut dire que cette grande dame possède un don inné pour que ses lecteurs passent un pétillant et chaleureux moment." Mon Paradis Des Livres À propos de l’autrice Autrice fréquemment citée par USA Today, la Londonienne Sarah Morgan a conquis ses nombreux fans grâce à ses histoires finement tissées d’humour et d’émotion intemporelle. Elle a vendu plus de 14 millions de livres à travers le monde. Enfant, Sarah rêvait de devenir écrivain et, bien qu’elle ait pris des détours avant d’y parvenir, elle vit à présent son rêve.
Tahun:
2021
Penerbit:
Harlequin
Bahasa:
french
Halaman:
464
ISBN 13:
9782280459563
File:
EPUB, 700 KB
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Pour RaeAnne Thayne, qui est aussi chaleureuse et merveilleuse que ses livres.





Prologue


Clare





Lake District, Angleterre




Détruire des preuves, était-ce toujours un délit ?

Clare chiffonna la lettre, la fourra dans sa poche et traversa l’herbe mouillée pour rejoindre le lac. Il avait plu toute la semaine, et le sol était mou sous ses bottes. La brise lui souffla les cheveux dans le visage, et elle les repoussa. Elle avait besoin d’y voir clair.

Elle n’était pas faite pour les dilemmes, pourtant, voilà qu’elle devait choisir entre les deux qualités auxquelles elle attachait le plus d’importance : la loyauté et l’honnêteté.

Elle s’arrêta à l’endroit où l’herbe laissait place à l’étroite plage de galets. De l’autre côté du lac, sur la rive ouest, la boathouse était nichée parmi les hauts roseaux. Derrière elle, un bois dense offrait un enviable degré d’intimité. Enfant, elle y avait joué aux pirates avec sa meilleure amie, Becca, évitant planches branlantes et toiles d’araignée. Elles avaient sorti les canoës et batifolé dans l’eau glacée, hurlant d’une terreur délicieuse, tandis que des algues s’enroulaient autour de leurs bras et leurs jambes.

Son propre enfant avait joué là aussi, bien qu’elle ait été moins détendue que ses parents. Sachant à quelles folles aventures on pouvait s’y adonner, elle avait insisté pour qu’il porte une bouée à chaque fois et ne reste jamais sans surveillance.

Elle avait vécu à Londres et Paris quelque temps, mais ce petit coin d’Angleterre, avec ses lacs et ses montagnes, était le seul endroit où elle s’était jamais sentie chez elle.

Après la mort de son père, Todd et elle étaient venus vivre dans la région pour se rapprocher de sa mère. Todd avait eu l’idée de convertir la boathouse en propriété de luxe. Architecte, il voyait du potentiel même dans les bâtiments les plus délabrés, parfois à tort. Dans ce cas précis, sa vision avait été inspirée. Planches et fenêtres cassées avaient été remplacées par de la pierre, du cèdre et du verre. Les caisses en bois qui;  faisaient office de sièges avaient disparu depuis longtemps. Aujourd’hui, lorsqu’elle avait le temps de se détendre, elle se relaxait dans une atmosphère luxueuse, allongée sur un canapé profond et moelleux ou dans du linge de maison raffiné.

Mais le véritable luxe était l’emplacement. Paisible, en bordure de lac, il attirait les voyageurs les plus avertis, ceux qui cherchaient à échapper au stress du monde moderne et à se plonger dans les plaisirs sybarites de la vie sur le lac, où leurs seuls voisins étaient les canards et les libellules. Nombreux étaient les gens prêts à payer une somme coquette pour un tel degré d’isolement. Todd et elle louaient la boathouse suffisamment de semaines par an pour se garantir un revenu généreux.

La boathouse était en partie visible de son jardin, et Clare apercevait occasionnellement des vacanciers sur la terrasse. Ils sirotaient leur champagne en regardant les foulques et les cormorans dans les roselières. La nuit, seuls le murmure du vent, le hululement d’une chouette et l’occasionnel plongeon d’un oiseau à la recherche de subsistance troublaient le silence.

Cette partie du lac n’était accessible que par Lake Lodge. L’intimité était donc assurée, d’autant que, à moins de savoir précisément où tourner sur la route, on ratait facilement l’entrée de la propriété. À l’ombre des regards, presque entièrement dissimulé par une végétation surabondante d’azalées et de rhododendrons, trônait un large portail de fer. Immédiatement derrière se trouvait la gatehouse, où vivait à présent sa mère. De là, une longue allée de gravier serpentait jusqu’à la maison.

Sa mère avait emménagé dans la gatehouse après la mort du père de Clare, insistant pour que Clare et Todd emménagent dans la plus grande maison. Ils avaient aussitôt vendu leur petit appartement londonien pour s’installer dans ce lieu, où le rythme de la vie était beaucoup plus lent. Comme d’autres, ils y étaient venus pour respirer l’air pur, randonner dans les montagnes et naviguer sur les nombreux lacs.

Son amitié avec Becca s’était développée et avait mûri ici. Elle se serait peut-être terminée ici. Mais cela, elle ne le saurait jamais, car Becca était morte.

La boathouse ne détenait aucune trace de leur dernière conversation, et elle en était soulagée.

Mais elle avait maintenant une preuve écrite, envoyée la veille de la mort de Becca.

« Je n’aurais rien dû te dire. »

Clare aurait préféré, elle aussi.

Les yeux lui piquèrent. Chagrin. Frustration. Elle regrettait d’avoir eu cette dernière conversation, car aujourd’hui c’était la seule dont elle se souvenait. Leurs décennies d’amitié semblaient avoir été éclipsées par la dernière heure éprouvante qu’elles avaient passée ensemble. Elle avait été si furieuse contre son amie, s’était sentie tiraillée jusqu’au point de rupture entre sa loyauté envers elle et celle envers Jack.

Elle ignorait que cet été-là serait le dernier qu’elles passeraient ensemble. Si elle l’avait su, aurait-elle fait plus d’efforts pour combler le fossé qui s’était creusé entre elles ? Pas certain. Sa colère était trop forte, mais désormais cette colère était ombrée de culpabilité, comme c’était souvent le cas après la perte d’un être cher.

Fallait-il faire preuve de loyauté envers une personne décédée, ou fallait-il dire la vérité, même si cela risquait d’engendrer de la souffrance ?

— Clare !

La voix de sa mère lui parvint du jardin.

— Que fais-tu sous la pluie ? Rentre.

Elle leva la main, mais ne se retourna pas.

Elle avait une décision à prendre, et être à proximité de l’eau l’avait toujours aidée à réfléchir. Elle se considérait comme une personne éthique et morale. À l’école, on s’était souvent moqué de son côté trop sage, trop raisonnable. C’était d’ailleurs étonnant que sa meilleure amie ait été une fille turbulente et perturbatrice.

Perturbatrice, Becca l’avait été jusqu’au bout : elle était morte en la laissant avec un immense cas de conscience.

Clare était si perdue dans ses pensées qu’elle ne remarqua la présence de sa mère qu’en sentant sa main sur son épaule.

— Tu n’es pas obligée d’y aller, tu sais.

Clare contempla le lac. Sa surface était sombre, agitée par les gouttes de pluie qui tombaient en pointillé. L’ été, le lac était idyllique, mais avec les lourds nuages qui s’amoncelaient dans le ciel et les petites vagues qui s’échouaient sur la rive, le sentiment de menace allait de pair avec son humeur.

— Becca était ma meilleure amie.

— Les gens s’éloignent. C’est la vie. Tu n’es pas la même personne à quarante ans qu’à quatorze. Parfois, il faut simplement l’accepter.

Sa mère avait-elle senti la tension entre elles durant leur dernière visite ? Elle était descendue de la gatehouse pour voir si elle pouvait prêter main forte, le jour du départ, tandis que Becca et Jack chargeaient la voiture et rassemblaient bagages et enfants.

Clare espérait que l’effervescence camouflerait l’atmosphère tendue, mais sa mère avait toujours été intuitive. Fort heureusement, Jack et Todd avaient été trop occupés à parler voitures et moteurs pour remarquer quoi que ce soit. Au moment du départ, Becca avait approché sa joue de la sienne. Il avait alors semblé à Clare qu’elle avait murmuré « pardon », mais elle n’en était pas sûre et, comme Becca ne s’excusait jamais de rien, cela semblait peu probable.

— Elle a toujours fait partie de ma vie.

Sa mère posa la main sur son bras.

— Vous étiez si différentes, pourtant.

— Je sais. Becca était pleine de vie. Moi, j’ai toujours été barbante.

— Non ! Pas du tout.

Barbante était peut-être un peu exagéré. Stable ? Fiable ? Ennuyeuse ?

— Ça ne me dérange pas. Je suis bien dans ma peau.

Jusqu’à récemment, elle dormait la nuit, satisfaite de ses choix. Jusqu’à ce que Becca la mette face à une décision impossible.

— Tu lui apportais de la stabilité et elle faisait ressortir ton côté plus aventureux. Elle te poussait hors de ta zone de confort.

Pourquoi est-ce que sortir de sa zone de confort était toujours considéré comme quelque chose de positif ?

Dans le cas présent, ça n’avait rien de positif.

Elle était si loin de sa zone de confort qu’elle n’aurait pas pu retrouver son chemin avec une boussole ou un GPS. Elle voulait s’accrocher à quelque chose de familier, voilà pourquoi elle gardait les yeux rivés sur la boathouse. Mais au lieu de tous les moments heureux qu’elle y avait passés, ce qu’elle voyait, c’était Becca, son beau visage strié de larmes tandis qu’elle se libérait d’un poids.

— Je sais qu’il s’est passé quelque chose entre vous. Si tu veux en parler, je suis là.

Sa mère ouvrit son parapluie et passa son bras sous le sien, les mettant toutes deux à l’abri.

Devait-elle le lui dire ? Non, ce ne serait pas juste. Elle détestait être face à un tel cas de conscience. Il était hors de question de mettre sa mère dans la même position. Elle était adulte. L’époque où elle avait besoin que sa mère résolve ses problèmes et prenne des décisions pour elle était révolue depuis bien longtemps.

— Je vais à l’enterrement. J’ai pris mon billet.

Sa mère remonta la main sur le manche du parapluie pour le tenir plus fermement.

— Je savais que tu irais. Tu fais toujours ce qu’il faut. Mais je préférerais que tu n’y ailles pas.

— Cette fois, je ne suis pas sûre de savoir ce qu’il faut faire.

— Tu le sais toujours.

Non, pas cette fois.

— Je les ai déjà prévenus de ma présence, ajouta-t-elle.

Sa mère soupira.

— Que tu y ailles ou non ne fera aucune différence pour Becca.

La pluie martelait le parapluie comme si le ciel sanglotait avec compassion. Clare sentait des gouttes glisser dans son dos, sur son manteau.

— Je n’y vais pas pour Becca. Je suis la marraine d’Izzy. Je veux être là pour elle.

— Ces pauvres enfants ! J’ai le cœur brisé rien que d’y penser. Et Jack. Pauvre Jack.

Pauvre Jack.

— Que pourrais-je bien leur dire ? demanda Clare en regardant droit devant elle.

Elle savait que sa mère ne lui donnerait pas la réponse dont elle avait besoin, car elle n’avait pas posé la question qu’elle voulait vraiment poser.

— Ils s’en sortiront, répondit vivement sa mère. La vie ne nous envoie jamais plus qu’on ne peut en supporter.

Clare se tourna vers elle. Son visage, qui arborait des rides et autres signes de l’âge survenus depuis la mort de son mari, trahissait l’épreuve difficile qu’elle avait traversée et le chagrin qu’elle ressentait encore aujourd’hui de l’avoir perdu.

— Tu le penses vraiment ?

— Non, mais chaque fois qu’on me le dit, je trouve que ça sonne bien. C’est réconfortant.

Clare sourit pour la première fois depuis des jours. Spontanément, elle enlaça sa mère, ignorant leurs manteaux humides et l’eau qui dégoulinait du parapluie.

— Je t’aime, maman.

— Je t’aime aussi.

Sa mère lui serra l’épaule, comme elle le faisait quand Clare était enfant et affrontait quelque chose de difficile.

Tu y arriveras.

— Todd t’accompagne ?

— Je ne préfère pas. Il travaille sur un gros projet.

Il avait insisté pour l’accompagner, disant qu’il mettrait son projet en suspens, mais elle avait refusé. Il lui serait plus facile d’y aller seule.

— Je ne serai partie que quatre jours.

— Est-ce que tu logeras chez eux ?

Clare secoua la tête. Jack avait proposé de l’héberger chez eux, à Brooklyn, mais elle avait refusé. Elle avait prétexté ne pas vouloir s’imposer, mais en vérité elle n’était pas encore prête à passer du temps avec ce cher Jack, de nature si chaleureuse, si souriante. Elle se rappelait encore la première fois que Becca avait parlé de lui. « J’ai rencontré un homme. »

Becca avait rencontré des tas d’hommes, alors au début Clare y avait à peine prêté attention. Elle s’attendait à ce que cette relation soit d’aussi courte durée que les autres.

— C’est un homme bien, avait affirmé Becca.

Elles avaient éclaté de rire. Jusqu’alors, Becca n’avait jamais été intéressée par les hommes bien.

Elle les aimait mauvais jusqu’à la moelle. Elle blâmait son éducation, disait qu’elle ne saurait pas quoi faire d’un homme qui la traiterait bien, mais visiblement sa rencontre avec lui avait changé la donne.

Clare se rappelait la première fois que Becca lui avait fait visiter leur maison de Brooklyn. « Regarde-moi, une vraie adulte – quatre chambres, trois salles de bain et un placard à chaussures. Me voilà presque apprivoisée. »

Presque.

Elle avait dit cela avec une étincelle dans les yeux, la même qui lui avait permis de se sortir d’affaire tant de fois à l’école.

Les doigts de Clare se resserrèrent autour de la lettre.

Assister à l’enterrement ne serait pas le plus éprouvant. Le plus éprouvant serait de prétendre que rien n’avait changé entre Becca et elle ; embrasser Jack sur la joue, tout en taisant ce que Becca lui avait confié.

Sa mère essuya quelques gouttes de pluie sur son manteau.

— Penses-tu que la famille viendra, l’été prochain ?

— J’en doute.

Cela faisait vingt ans que leurs deux familles passaient trois semaines ensemble à Lake Lodge. Les aléas de l’existence, la vie maritale, les enfants – rien n’avait interféré avec ces vacances. Ces semaines d’été leur appartenaient. Elles constituaient une partie sacrée de leur amitié, un moment pour rattraper le temps perdu et se raconter ce qui se passait dans leurs vies respectives.

Puis il y avait eu cette conversation. Celle qui avait tout changé.

Et la lettre, évidemment. Pourquoi une lettre ? Qui écrivait encore des lettres en cette époque d’emails et de messagerie instantanée ?

Elle l’avait trouvée dans la boîte aux lettres, entre un courrier de la banque et un prospectus de livraison de pizza. Elle avait immédiatement reconnu l’écriture ronde, audacieuse. À l’école, Becca avait toujours refusé d’entrer dans le moule, frustrant nombre de leurs professeurs. Son écriture était comme tout ce qu’elle faisait – individuelle. Becca faisait les choses comme elle l’entendait.

Clare avait rapporté la lettre à la maison et l’avait posée sur la table de la cuisine. Une heure s’était écoulée avant qu’elle trouve le courage de l’ouvrir. Depuis, elle regrettait de l’avoir lue. Il arrivait que le courrier se perde. Hélas, cette lettre-ci ne s’était pas perdue. Elle en avait deviné le contenu, mais le voir écrit lui avait néanmoins fait l’effet d’un choc, avait rendu le problème plus concret.

Elle avait presque juré en la lisant, mais s’était retenue. Elle s’efforçait de ne jamais jurer à voix haute.

Le feuillet à la main, elle avait eu l’impression d’entendre Becca : « Putain, Clare ! Vas-y ! C’est l’occasion ou jamais ! »

Sa décision prise, elle embrassa sa mère sur la joue.

— Tu vas être trempée. Rentrons nous mettre au chaud et prendre le goûter. Du thé chaud et des muffins toastés, ça te dit ?

— Tout cela est horriblement triste. Tu as été une bonne amie pour elle, Clare, souviens-t’en.

Était-ce vrai ? Une bonne amie offrait-elle son soutien même quand elle considérait que son amie commettait une erreur abominable ? Ou révélait-elle la vérité, quoi qu’il en coûte ?

Elles atteignirent la maison et se dépêchèrent d’entrer pour se mettre à l’abri.

Laissant le parapluie goutter sur le sol de pierre, sa mère se dirigea vers la cuisine.

— Je vais mettre la bouilloire en route.

— Je te rejoins dans une minute, répondit Clare.

Elle suspendit son manteau, sortit la lettre de la poche et entra dans le salon où un feu crépitait. Le soir, toute la famille s’y réunissait pour discuter, jouer à des jeux ou regarder la télévision. « Adorablement vieux jeu », avait commenté Becca avec le même ton ambigu qu’elle utilisait pour les compliments et les railleries.

Clare marqua une pause, songeant à elle et aux fois où, assises dans cette même pièce, elles avaient partagé anecdotes et éclats de rire.

Puis elle prit une profonde inspiration et jeta la lettre au feu, regardant les bords noircir et onduler sous les flammes.

Becca était morte. Il fallait que la lettre et son contenu disparaissent avec elle.

C’était sa décision. D’une façon ou d’une autre, elle apprendrait à vivre avec.





Flora





New York




La première fois qu’elle le vit, il se tenait à l’extérieur de la boutique et contemplait les fleurs dans la vitrine. Ses mains étaient enfoncées dans les poches de son manteau, et son col, remonté contre la morsure glaciale de l’hiver new-yorkais. Alors que les gens vaquaient à leurs occupations d’un pas pressé et déterminé, la tête baissée, crachotant de petits nuages de vapeur blancs sous le ciel sombre et menaçant, il restait planté devant la vitrine, l’air perdu, à passer en revue l’assortiment de fleurs, dont les couleurs éclatantes illuminaient la grisaille hivernale.

— Il achète des fleurs parce qu’il se sent coupable.

Julia sortit douze roses à longue tige du seau et les plaça sur le plan de travail.

— Je te parie dix dollars qu’il a eu une liaison et qu’il se demande quelles fleurs choisir pour s’excuser et ne pas être mis à la porte.

Flora ne tint pas le pari. Non seulement elle savait que Julia n’avait pas dix dollars à gaspiller, mais cela aurait été de mauvais goût : quelle que soit la raison qui poussait cet homme à acheter des fleurs, il était évident qu’il ne célébrait rien. Il avait les traits tirés, et la ligne fixe de sa bouche suggérait qu’il avait oublié comment sourire.

— Peut-être qu’il est amoureux et que ce n’est pas réciproque. Il va acheter des fleurs qui disent « je t’aime » et en disposer dans chaque pièce.

Ce va-et-vient sur la motivation de l’acheteur était un échange qu’elles avaient tout le temps.

Julia envisageait le pire, ce que Flora n’avait jamais compris puisque son amie était mariée à un pompier, heureuse en ménage, et mère de trois adolescents exigeants mais aimants.

Elle-même était plus optimiste dans son approche. S’il pleuvait le matin, cela ne voulait pas dire qu’il pleuvrait l’après-midi.

— Tu trouves qu’il a l’air d’un homme amoureux ? demanda Julia.

Elle coupa les tiges en biseau, comme le lui avait appris Flora.

— Il fait un froid de canard, reprit-elle. Les gens ne sortent que s’ils y sont obligés. S’ils doivent acheter des choses essentielles à la vie. Comme du chocolat.

— Les fleurs sont essentielles à la vie.

— Je risquerais des engelures pour du chocolat. Pas pour des fleurs. Les fleurs ne sont pas essentielles.

— Elles sont essentielles à ma vie. Retire ces feuilles. Si tu les laisses sous l’eau, elles pourriront. Des bactéries attaqueront les tiges et les fleurs mourront.

— Qui aurait cru que c’était aussi compliqué ?

Julia les retira délicatement, puis jeta un coup d’œil vers la fenêtre.

— Il a l’air inquiet, tu ne trouves pas ? Il se demande probablement de quelle taille doit être le bouquet pour que sa compagne lui pardonne.

— Ou son compagnon.

— Ou son compagnon.

Julia pencha la tête pour mieux l’étudier.

— Il a l’air fatigué, stressé. Il préférerait être au chaud à la maison, mais au lieu de ça, il se gèle devant notre vitrine. Il y a forcément une raison à ça. Si tu veux mon avis, il a commis une bourde tellement énorme qu’il se demande même si un bouquet l’aidera à se faire pardonner, ou s’il jettera l’argent par les fenêtres.

— Ou il est marié depuis vingt ans et souhaite marquer le coup par un beau bouquet.

— Ou alors, continua Julia, il a gâché la journée de quelqu’un et il achète des fleurs pour se rattraper. Quoi ? s’exclama-t-elle en croisant le regard de Flora. C’est toi qui m’as appris que les fleurs racontaient une histoire.

— Mais tu imagines toujours une histoire horrible !

Elle sauva une rose sur le point de tomber, inspirant son odeur. Elle prit garde à ne pas toucher les bourgeons, mais elle imaginait aisément leur douceur veloutée. Certaines personnes utilisaient des applications de méditation pour se relaxer ; elle, elle se servait des fleurs.

— Il existe d’autres histoires. Des histoires plus heureuses.

Celia, la propriétaire de la boutique, passa devant elles perchée sur des talons ridiculement hauts, les bras pleins de callas. Son teint rougeâtre et son visage légèrement aplati évoquaient des dahlias pour Flora. Sa personnalité était plus piquante qu’une rose, mais son attitude dynamique et pragmatique la rendait particulièrement efficace pour s’occuper de futures mariées indécises.

— Dépêchez-vous, ces fleurs doivent être livrées pour le dîner de Mme Martin, ce soir. Vous savez combien elle est exigeante.

— On aura fini à temps, Celia, ne vous en faites pas, la rassura Flora avec un sourire.

Cela lui était venu naturellement. Elle avait calmé plus de tempêtes dans un verre d’eau qu’elle n’avait bu de tasses de thé.

— Notre mission est de fournir le meilleur service client et les plus belles fleurs, leur rappela Celia.

— Comptez sur nous.

Sentant Julia grincer des dents à côté d’elle, elle exhorta silencieusement leur patronne à s’éloigner, avant que son amie n’explose.

Celia marqua une pause. Son attitude irritable se fit mielleuse.

— Pourrais-tu travailler samedi, Flora ? Je sais que tu as travaillé samedi dernier, mais…

— … mais je n’ai pas d’impératifs familiaux.

Flora ne rendait plus visite à sa tante le week-end. Elle ne s’y était toujours pas habituée. Bien que celle-ci n’ait pas été consciente de sa présence, la dernière année de sa vie, lui rendre visite avait fait partie de sa routine. Ne plus devoir y aller l’avait vraiment déstabilisée, ce qui l’avait surprise. Le chagrin qu’elle avait ressenti, tout autant. Toutes deux n’avaient jamais réussi à se rapprocher, même si Flora avait tout fait pour.

— Pas de problème, Celia. Je suis heureuse de travailler.

Elle savait que sa patronne profitait de la situation. Elle aurait probablement dû refuser, mais alors Celia aurait été de mauvaise humeur. Or, Flora n’aimait pas le conflit. C’était moins stressant de travailler. À vrai dire, ça ne la dérangeait pas tant que ça. Les week-ends étaient les moments les plus pénibles pour elle.

Emménager dans son propre appartement avait été la concrétisation d’un rêve, mais elle avait été choquée de découvrir qu’obtenir ce qu’on voulait ne rendait pas toujours heureux. Sa vie n’avait pas changé pour autant. Elle ignorait si c’était la faute de l’appartement lui-même, ou de ses attentes.

Sa mère disait toujours que la vie était ce qu’on en faisait, mais Flora ne pouvait s’empêcher de penser que ce qu’on en faisait dépendait des ingrédients que l’on recevait. Même le meilleur des chefs cuisiniers ne pouvait pas faire grand-chose avec des légumes moisis.

Ayant coché ce problème sur sa liste, Celia repartit d’un pas pressé. Julia raccourcit quelques autres tiges avec une vigueur à peine contenue.

— Je croyais que tu en avais fini de toujours faire plaisir aux autres ? grommela-t-elle.

— J’y travaille. C’est un processus.

— Elle se comporte en tyran pour te forcer à travailler le week-end, et comme d’habitude, tu la laisses faire !

Julia était la première à souligner ce trait de caractère, et à lui lancer le défi de s’attaquer au problème.

— Ça ne me dérange pas. Je serai plus ferme le jour où j’aurai quelque chose d’important à lui demander.

— Tu dois commencer bas et augmenter progressivement. Pourquoi as-tu si peur de lui tenir tête ?

Rien que d’y penser, son cœur s’accéléra.

— Elle me virerait, et je ne gère pas bien les conflits.

Ni le rejet. Son pire cauchemar.

— Elle ne va pas te virer, Flora. Tu es son plus grand atout. La moitié des clients viennent ici uniquement pour toi, alors tu n’es pas obligée de faire ses quatre volontés.

— J’ai passé ma vie à essayer de faire plaisir à ma tante. C’est devenu un réflexe. Mon monde se portait mieux quand elle était satisfaite.

Bien que cette dernière n’ait, pour ainsi dire, jamais été satisfaite. Il aurait été plus juste de dire que ses niveaux de désapprobation fluctuaient.

Vivre avec elle avait toutefois apporté à Flora une expérience utile. Elle était douée pour gérer les personnes difficiles. Elle l’avait même, en de rares occasions, fait sourire. Provoquer une remontée des lèvres de Gillian représentait un véritable exploit. Pour les personnes qui, comme elle, voulaient plaire à tout prix, c’était le test ultime, l’équivalent de l’ascension de l’Everest, le parcours du mile en moins de quatre minutes ou la traversée de l’Atlantique à la rame. Étant donné que le monde était rempli de personnes difficiles, Flora se sentait reconnaissante envers sa tante de lui avoir fourni tant d’entraînement.

Julia n’était pas d’accord.

— J’apprends à mes enfants à se battre pour ce qu’ils veulent et ce en quoi ils croient. Je leur apprends également qu’ils sont responsables de leur propre bonheur.

— Exactement. Et rien ne me rend plus heureuse que voir les gens autour de moi heureux.

— Dire oui ne te rend pas heureuse. Ça rend l’autre personne heureuse et te fait éviter le conflit. Après, tu te sens mal de ne pas avoir eu le courage de refuser.

— Merci, Ju. Je ne me sentais pas mal, maintenant si.

— Je me montre simplement honnête. Si j’avais rencontré ta tante, je lui aurais dit ses quatre vérités.

Flora grimaça en imaginant une telle confrontation.

— Ma tante n’était ni chaleureuse ni affectueuse, c’est vrai, mais elle était ma seule famille. Elle m’a accueillie quand je n’avais personne. Elle estimait que je lui étais redevable et elle avait raison.

— Je ne pense pas qu’il doive y avoir de dettes entre les membres d’une même famille. Mais si c’est ton opinion, alors sache que tu as remboursé cette dette un millier de fois. D’accord, je comprends, elle t’a offert un toit, mais elle y a gagné une aide à domicile. Et Celia n’est pas ta tante.

— Si j’avais dit non, elle t’aurait demandé de travailler. Tu aurais été coincée. Ton week-end est super chargé. Geoff ne travaille pas, donc tu auras sa mère à déjeuner le midi. Tu as l’épreuve d’athlétisme de Freddie dimanche. En plus, tu as promis à Kaitlin que tu l’emmènerais acheter une robe pour votre réunion de famille à Pâques.

Julia poussa un cri. Elle s’était piquée avec une épine.

— Comment ça se fait que tu connaisses mon emploi du temps mieux que moi ? J’ai vraiment une vie de dingue !

Flora ne répondit pas. Elle ferait n’importe quoi, n’importe quoi, pour goûter à la vie que menait Julia. Pas l’emploi du temps rempli à craquer – ça, elle pouvait le reproduire facilement –, mais la complicité. Les liens qui se tissaient entre les membres d’une famille créaient quelque chose de plus grand que l’individu. Quelque chose de fort et durable. Pour Gillian, elle avait été un détail ; un grain de poussière.

— Tu as une famille formidable.

— Tu rigoles ? Elle me rend chèvre. Maintenant que Freddie a une petite amie, ils sont vautrés sur le sofa tous les soirs à se tenir la main et se faire les yeux doux. Eric n’arrête pas de le charrier, alors tu imagines l’ambiance. Quant à Kaitlin… Je ne saurais même pas par où commencer. Je t’envie de ne pas devoir partager ton espace avec qui que ce soit. Quand tu rentres chez toi, il n’y a que toi.

— Oui, que moi, répondit Flora en l’observant assembler délicatement les roses et les mettre en bouquet.

Elle avait tant rêvé d’indépendance quand elle vivait chez sa tante. Aujourd’hui, elle avait son propre appartement. Petit, sans charme, mais tout à elle. Elle avait des amis. Son agenda était rempli d’activités et d’invitations. Elle devrait être reconnaissante et heureuse. Elle était chanceuse, chanceuse, chanceuse.

— Quand tu rentres le soir, ton appartement est exactement comme tu l’as laissé. Personne n’a déplacé quoi que ce soit, ni enterré tes affaires sous les siennes. Tu ne trébuches pas sur une douzaine de paires de baskets, personne ne crie « maman ! » en tambourinant à la porte quand tu essaies d’utiliser la salle de bains, personne n’est vautré sur chaque centimètre de ton sofa.

— Personne ne tambourine à ma porte, c’est vrai, et il n’y a que moi sur le sofa.

Flora retira quelques feuilles éparses que Julia avait laissées.

— C’est formidable, vraiment. Je peux allonger les jambes et m’étaler comme une pieuvre, sans que personne se plaigne.

— Je suis entourée de chaos. Tu baignes dans un silence bienheureux.

— Bienheureux.

— Quand tu choisis des fleurs, elles sont toujours belles. Si j’ai de la chance, Geoff m’achète parfois un bouquet à la supérette.

Mais, au moins, on lui offrait des fleurs.

Personne n’avait jamais offert de fleurs à Flora. Elle passait ses journées à préparer de somptueuses compositions florales pour les autres, mais n’avait jamais reçu la moindre fleur.

— J’ai lu l’autre jour que les femmes seules sans enfants sont les plus heureuses de toutes.

— Ah bon ?

Qui le sondage avait-il interrogé ?

— Tu mènes la vie idéale. Mais tu as besoin d’un homme, alors j’ai quand même envie de t’arranger le coup avec quelqu’un.

Là, elle était moins convaincue. Les hommes avec qui elle était sortie ne s’intéressaient qu’au sexe. Elle ne s’en plaignait pas. Le sexe avait même été agréable, par moments, mais c’était comme se gaver de crème glacée quand votre corps avait besoin de quelque chose de nutritif et de vraiment nourrissant. Satisfaisant à court terme, mais n’offrant aucune subsistance sur le long terme.

Non, ce qu’elle voulait vraiment, c’était compter pour quelqu’un de la façon dont elle avait compté pour sa mère. Elle voulait être importante pour quelqu’un. Avoir des liens, comme Julia avec sa famille. Elle voulait être là pour quelqu’un, et que cette personne soit là pour elle. Que quelqu’un la connaisse intimement et qu’on ait besoin d’elle. À quoi bon vivre, si on ne faisait pas la différence dans la vie d’un autre être ?

Elle avait tant à donner, mais personne à qui le donner.

Elle se sentait seule, mais elle ne le dirait jamais à quiconque. Si vous avouez vous sentir seul, les gens pensent aussitôt que quelque chose cloche chez vous. Les médias parlent d’épidémie de solitude, pourtant, admettre que vous vous sentez seul revient à admettre l’échec. Elle avait trente ans, était célibataire sans enfants, et vivait dans la ville la plus excitante du monde. Les gens pensaient qu’elle menait la vie joyeuse d’une héroïne de sitcom. De l’extérieur, peut-être, en dehors de son appartement qui ressemblait davantage au plateau de tournage d’un roman policier.

Mais à l’intérieur ? Au plus profond de son cœur, elle se sentait terriblement seule. Seulement, si elle l’avouait, on lui dirait qu’elle s’y prenait mal. On l’inviterait à sortir. Or, elle savait que ce n’était pas le problème. Des rencontres, elle en faisait. Jusqu’à présent, aucune n’avait cependant eu suffisamment de profondeur pour lui donner envie de se projeter.

Quand on lui demandait ce qu’elle faisait de ses week-ends ou de ses soirées, elle répondait invariablement ce que les gens voulaient entendre.

Je suis restée à la maison hier soir à me détendre et passer quelques coups de fil. C’était super.

Ma vie sociale est tellement dingue que j’avais besoin d’une soirée à la maison à ne rien faire.

Les jours de semaine étaient plus faciles que les week-ends, où le temps semblait avancer au ralenti et où, tout ce qu’elle faisait, elle avait conscience de le faire seule. Courir dans le parc voulait dire être témoin de l’intimité d’autres personnes, éviter des mères avec enfants, des couples qui se tiennent la main, des groupes d’amis en train de rire en sirotant des cafés sur un banc. Faire les magasins voulait dire croiser des femmes en train de choisir des tenues pour une soirée en ville.

Elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour échapper à ce silence que Julia semblait estimer au-dessus de tout. Elle allait courir avec ses amis, les appelait, mangeait avec eux, prenait des cours de poterie, d’art, écoutait musique et podcasts, regardait des films en streaming. Dans la salle de bains, elle mettait même parfois en route sa brosse à dents électrique dans le seul but d’avoir un bruit de fond.

Néanmoins, invariablement, arrivait le moment où elle devait s’allonger et fermer les yeux. Le silence l’enveloppait alors comme un nuage étouffant. Pourtant, son immeuble n’était guère silencieux. Loin de là. Au-dessus vivait une famille italienne qui se déplaçait d’un pas lourd d’une pièce à l’autre et se disputait avec des voix faites pour franchir le mur du son. À côté, un couple s’adonnait à des parties de jambes en l’air bruyantes aux petites heures du matin. Elle était entourée de gens qui vivaient des vies remplies et heureuses.

— Je n’ai pas grand-chose de prévu, à part un cours de yoga et un brunch avec une amie. Ce n’est pas un problème. Tu sais que j’adore travailler ici.

— Tu adores Celia ?

— J’adore les fleurs.

— Pfiou. L’espace d’un instant, j’allais suggérer que tu consultes un psy. Tu as raison, si tu avais refusé de travailler ce week-end, j’aurais dû m’y coller, alors merci. Mais un jour, je veux t’entendre lui crier « non » haut et fort.

— Un jour.

Elle avait bien conscience des inconvénients de toujours vouloir faire plaisir. Dans les quelques relations qu’elle avait eues, elle avait passé tant de temps à faire plaisir à l’autre qu’elle en avait perdu son propre bien-être de vue. C’était généralement le moment où elle y mettait fin, avec un charmant « Ce n’est pas toi, c’est moi » qui évitait rancœur et ressentiment.

Julia regardait Celia haranguer un autre membre du personnel.

— C’est quoi, son problème ?

Profitant de l’inattention de son amie, Flora fit quelques ajustements rapides à la composition.

— Elle est anxieuse. Elle possède la boutique, et les temps sont durs. On s’inquiète assez de nos propres boulots. Imagine, si on était responsables de celui de tous les employés.

— Je doute que ce soit son inquiétude pour nous qui l’empêche de fermer l’œil. Pas étonnant qu’elle vive seule ! Elle a probablement mangé son premier mari. Ou peut-être qu’il s’est dissout quand elle l’a arrosé d’acide. Si elle était une fleur, elle serait de la ciguë.

Julia avait un flair pour le dramatique. Elle avait rencontré son mari alors qu’elle rêvait de devenir actrice. Trois enfants avaient rapidement suivi, alors elle avait abandonné son rêve et enchaîné les petits boulots. Flora bénissait le jour où elle était entrée dans la boutique, à la recherche d’un travail.

— Je m’améliore, tu ne trouves pas ? lança Julia en admirant le bouquet de roses.

Flora ajouta quelques branches de feuillage et raccourcit légèrement une des tiges.

— Tu as l’œil pour ça.

En réalité, Julia ne l’avait pas du tout, mais en aucun cas Flora ne le lui aurait dit. Non seulement elle ne voulait pas lui faire de peine, mais elle savait combien son amie avait besoin de cet emploi.

— Tu baignes dans les fleurs depuis que tu sais marcher. Je ne serai jamais aussi douée que toi, mais je trouve que je m’améliore de jour en jour.

Julia jeta un coup d’œil au type dehors.

— Tu crois qu’il a frappé sa compagne et qu’il est là pour acheter des fleurs qui disent « Pardon de t’avoir fait mal » ?

— J’espère que non.

— Viens manger à la maison un dimanche. Ce sera ma façon de te remercier.

— Avec plaisir.

Flora adorait déjeuner chez Julia, bien que le badinage entre son amie et son mari lui donne des pincements au cœur. Personne ne la connaissait assez pour la taquiner.

— Je t’inviterais bien à rester dormir pour que tu puisses passer une nuit hors de ton appartement, mais tu sais qu’on est très à l’étroit. Et, crois-moi, tu ne veux pas partager un lit avec Kaitlin. Ton proprio continue d’augmenter ton loyer ?

— Oui.

Flora sentit une pointe d’anxiété. Elle avait vaguement essayé de chercher autre chose, mais l’écart entre ce qu’elle souhaitait et ce qu’elle avait les moyens de s’offrir la déprimait.

— A-t-il réglé le problème du cafard ?

— Pas encore. Et il n’y a pas qu’un seul cafard.

Julia frémit.

— Comment peux-tu être si détendue ?

— Au moins, ils sont entre amis.

— Tu vois, c’est la différence entre nous. Je pense extermination, toi, tu penses site de rencontres pour cafards. Tu lui en as parlé ?

— Je lui ai envoyé un email dans lequel je ne mâchais pas mes mots.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Rien. Il n’a pas répondu.

— Tu l’as envoyé quand ?

— Il y a un mois.

— Un mois ? Te connaissant, il disait certainement : « Propriétaire chéri, je vous serais immensément reconnaissante de bien vouloir régler mon problème d’humidité et de cafards, mais si ce n’est pas possible, ce n’est pas grave. »

— J’ai été plus ferme que ça.

Mais pas tellement plus ferme. La preuve, ses mots n’avaient pas eu le moindre impact.

— Qu’en est-il de l’humidité ? A-t-il trouvé la cause ?

— Il n’a pas cherché. Je suis inquiète. La tache au plafond s’étend.

— Peut-être que ton voisin est mort et que son cadavre se décompose lentement et fuit dans ton appartement.

— S’il se décompose, il fait beaucoup de bruit. Il chantait de l’opéra, hier soir.

Levant les yeux, elle remarqua que l’homme se tenait encore là. Il devait être gelé. Que faire ? L’inviter à entrer ? Lui offrir une boisson chaude ?

— C’est l’anniversaire de sa mère et il n’a pas eu le temps de lui acheter de cadeau, proposa-t-elle.

Elle voyait ça tout le temps, des gens qui se précipitaient et attrapaient un de leurs bouquets déjà préparés, sans consacrer trop de temps ou de réflexion au processus de sélection.

Elle ne les jugeait pas. Au contraire, elle tirait une grande fierté que ses bouquets soient un sujet de discussion dans ce petit coin du quartier des fleurs de Manhattan. Comme sa mère avant elle, elle adorait en créer pour repondre à une commande précise, mais était tout aussi heureuse d’en confectionner qui évitaient aux acheteurs de se prendre la tête. Certaines personnes étaient nerveuses à l’idée d’acheter des fleurs, elles se sentaient étourdies par le choix, s’inquiétaient de commettre une erreur.

Les fleurs, de l’avis de Flora, n’étaient jamais une erreur. Les fleurs fraîches, comme les aimait sa mère. Ce n’était pas assez d’en être entourée dans la boutique où elle travaillait, elle en disposait partout dans la maison. Une large composition dans l’entrée accueillait les invités de son parfum, un bouquet trônait dans le salon, et d’autres, plus petits, égayaient les chambres. Violet Donovan considérait que les fleurs étaient un art, et un art essentiel. Si mère et fille devaient se serrer la ceinture, alors elles s’achetaient moins de vêtements et sortaient moins au restaurant. En repensant à leur tendre enfance, la plupart des gens se rappellent des événements. Flora, elle, se rappelait des fragrances et des couleurs.

Ça avait duré jusqu’à ce qu’elle ait huit ans et qu’elle parte vivre chez sa tante, qui ne partageait pas l’amour de sa sœur pour les fleurs.

« Pourquoi gaspiller de l’argent pour une chose qui meurt ? »

Flora, ivre de chagrin, lui avait fait remarquer que tout finissait par mourir, et que l’important était de profiter des choses tant qu’elles étaient vivantes. Jusque-là, elle avait vécu avec insouciance, mais elle avait vite appris à marcher sur la pointe des pieds, négociant délicatement chaque situation. Elle avait aussi rapidement repertorié ce qui mettait sa tante en colère, et ce qui lui valait un simple froncement de sourcils.

L’homme leva les yeux et regarda droit vers elle. Il ne pouvait pas savoir qu’elles parlaient de lui, mais elle sentit néanmoins son visage tourner au rose pivoine sous l’effet de la culpabilité.

Elle lui lança un sourire de bienvenue mêlée d’excuses. Il ne lui vint pas à l’idée de prétendre qu’elle ne l’avait pas vu.

— Woah, murmura Julia. Tu vois comme il te regarde ? Geoff m’a regardée comme ça et, un mois plus tard, j’étais enceinte. Soit tu seras l’amour de sa vie, soit tu seras sa prochaine victime. Tout dépend si tu es plutôt romance ou thriller. Il utilisera des pétales de rose pour enterrer ton corps. Ou celui de sa femme.

— Arrête !

— Tu crois qu’il regarde ta robe ? J’aimerais trop pouvoir porter ça. Tu as l’air à la fois d’avant-garde et bohème. J’aurais l’air ridicule, moi, si je portais une robe rouge avec des collants violets. Personne d’autre que toi ne penserait à assembler ces couleurs. Kaitlin refuserait d’être vue avec moi, alors qu’elle pense que tu es la personne la plus cool de la planète. Où as-tu trouvé ces boucles d’oreilles ?

— Au marché.

— Jolie trouvaille. Tu déchires, dans ce look ! Mais je ne voudrais pas poser les yeux sur toi si j’avais la gueule de bois.

— J’aime que les vêtements soient…

— … joyeux, termina Julia. Je sais. Tu adores faire sourire. Tout le monde râle, râle, râle, moi y compris, mais, toi, tu es la lumière incarnée, le rayon de soleil qui illumine les journées sombres et orageuses.

— Ta journée sera encore plus orageuse si tu ne te dépêches pas de finir ce bouquet.

Julia coupa le reste des tiges et leva de nouveau la tête.

— Toujours là. Bientôt, il aura des engelures. Regarde ses yeux. Ils sont pleins de secrets.

Flora ne répondit pas. Elle avait des secrets, elle aussi. Des secrets qu’elle n’avait jamais partagés. Ce n’était pas ça, le plus triste. Le plus triste, c’était que personne n’avait jamais souhaité creuser pour les découvrir. Personne n’avait jamais souhaité la connaître intimement.

— Il ne sait peut-être tout simplement pas quelles fleurs choisir.

— Si quelqu’un est capable de découvrir la vérité sur lui, c’est bien toi.

Julia ajouta du feuillage, puis ficela les tiges pour que le destinataire n’ait rien d’autre à faire que mettre le bouquet dans un vase.

— Les gens te disent tout. Pas étonnant, tu es trop polie pour leur demander de la boucler.

Elle souffla pour écarter les cheveux qui lui tombaient dans les yeux.

— Tu te soucies d’eux.

Flora s’en souciait effectivement. Comme les fleurs, les personnes existaient de toutes couleurs, formes et tailles, et elle les appréciait toutes. Sa mère aussi. À l’époque, les gens qui entraient dans la boutique pour des fleurs restaient boire un café et discuter. Flora s’asseyait alors discrètement parmi les plantes. Là, baignée de chaleur et entourée de leur parfum, elle écoutait le fredonnement réconfortant des conversations d’adultes.

La porte s’ouvrit. L’homme s’engouffra dans la boutique, apportant avec lui une bourrasque d’air froid. L’atmosphère devint fébrile. Des têtes se tournèrent. Il y eut une pause dans la conversation, tandis qu’on l’étudiait avant de retourner à ses occupations.

— Je dois admettre qu’il est sexy, fit Julia. Je parie que c’est le meilleur dans son domaine. Je comprendrais presque pourquoi quelqu’un aurait une liaison avec lui. Il est tout à toi, mais s’il t’invite à sortir, ne propose pas chez toi. Sauf s’il travaille dans l’extermination des nuisibles.

Elle disparut à l’arrière de la boutique, où d’autres fleurs étaient stockées.

Flora sentit une montée d’exaspération.

Il ne l’inviterait pas à sortir. Il achetait des fleurs, voilà tout.

— Comment puis-je vous aider ?

Elle repoussa la conversation avec Julia. S’il avait une liaison, ça ne la regardait pas. Personne n’était parfait. La vie était compliquée, et les fleurs la rendaient plus lumineuse.

— Je dois acheter un cadeau. Pour une jeune femme.

Ses yeux étaient bleu glacier, un contraste saisissant avec le noir de jais de ses cheveux.

— Une jeune femme qui compte beaucoup.

Julia avait-elle raison ? Entretenait-il une liaison ?

En tant que fleuriste, elle voyait tout le spectre de la vie, de la célébration à la commisération. Cela n’aurait pas dû la déranger ; pourtant, l’idée qu’il puisse avoir une liaison la décevait.

— Y a-t-il une occasion ? Un anniversaire ? Des excuses ?

Il fronça les sourcils.

— Des excuses ?

Avait-elle dit ça à voix haute ? Intérieurement, elle maudit Julia qui l’avait infectée par son cynisme.

— Si vous me dites quelle est l’occasion, je pourrai vous recommander la fleur adéquate pour transmettre votre message.

— J’en doute.

— Essayez, pour voir. J’adore les défis.

Il l’étudia.

— Je veux qu’elles disent pardon pour toutes les fois où j’ai merdé, ces derniers mois. Toutes les fois où j’ai dit, ou fait, ce qu’il ne fallait pas ; où je suis entré dans sa chambre quand elle voulait de l’intimité, ou je l’ai laissée toute seule quand elle voulait de la compagnie. Je veux qu’elles disent que je l’aime et que je l’aimerai toujours, même si je le montre de façon maladroite. Je veux qu’elles disent que je suis navré qu’elle ait perdu sa mère, et que j’aimerais pouvoir la faire revenir, ou au moins faire disparaître la douleur. J’aimerais surtout que sa mère soit là, maintenant. Elle aurait su quoi acheter pour le dix-septième anniversaire de notre fille. Moi pas.

Il marqua une pause, gêné. Ses pommettes avaient légèrement rosi.

— Si vous trouvez le moyen de dire tout cela avec des fleurs, alors vous êtes plus maligne que moi.

Flora sentit une pression dans sa poitrine. Sa gorge se serra. La douleur de cet homme s’était répandue et l’avait recouverte, elle aussi. Le silence, à l’arrière de la boutique, lui indiquait que Julia écoutait.

Épouse décédée.

Ni Julia ni elle n’avait vu juste.

— C’est le dix-septième anniversaire de votre fille, répéta-t-elle d’une voix rauque.

Il célébrait cette journée spéciale sans l’amour de sa vie. La mère de sa fille. Sa conjointe. Flora voulait le serrer dans ses bras. Elle voulait serrer sa fille dans ses bras, aussi. Elle connaissait la perte, comprenait le trou immense et déchirant que perdre quelqu’un laissait dans une vie. On se retrouvait à essayer de coller des morceaux qui ne s’assemblaient plus. La vie devenait un patchwork, affublé de quelques trous.

— Becca, mon épouse, aurait exactement su quoi lui acheter. Elle choisissait toujours le cadeau parfait, peu importe l’occasion. Elle aurait probablement organisé une fête en invitant toutes les bonnes personnes. Mais je ne suis pas mon épouse et, malheureusement, elle n’a laissé aucune note. Sa mort a été soudaine. Alors j’improvise.

Flora respira lentement. Pleurer pour lui ne servirait à rien. Il avait besoin qu’elle résolve son problème. Choisir le cadeau adéquat était difficile. Elle faisait tout son possible pour acheter le cadeau idéal pour chaque occasion, mais il lui arrivait de se tromper. Becca, apparemment, ne se trompait jamais. Elle imaginait une blonde cool qui transportait un carnet et notait des idées cadeaux dès que quelqu’un mentionnait quelque chose.

Acheter une écharpe en soie couleur pêche à Tasha pour Noël.

Le jour de Noël, Tasha ouvrirait son cadeau et pousserait un cri, n’en revenant pas que quelqu’un ait si bien choisi.

Personne ne retournerait jamais un cadeau choisi par Becca.

Personne ne ferait jamais la moue en pensant « J’en ai déjà trois ».

Pas étonnant que son épouse lui manque. Car elle lui manquait, ça se voyait.

Il avait une présence physique puissante, pourtant il semblait perdu et sonné. Elle ne se serait jamais doutée qu’il était possible d’avoir l’air si fort, si solide et si vulnérable à la fois.

— Les fleurs sont une excellente idée, dit-elle.

Elle eut soudain le besoin pressant d’alléger son fardeau. Vouloir à tout prix faire plaisir à autrui n’était pas toujours synonyme de lâcheté. Parfois, il s’agissait simplement de vouloir aider quelqu’un.

Il jeta un coup d’œil au bouquet que Julia venait de terminer.

— Des roses ?

— Il y a de meilleurs choix pour un dix-septième anniversaire. Parlez-moi un peu d’elle. Qu’est-ce qu’elle aime ?

— En ce moment ? Bonne question. Elle ne se confie pas à moi.

Il se frotta le front et s’excusa de la main.

— Vous pensez probablement que je suis un père horrible.

— Vous êtes ici, à la recherche du cadeau idéal pour votre fille. Cela fait de vous un père attentionné. Faire son deuil n’est jamais facile.

— Vous parlez d’expérience ?

Oui. Elle avait perdu sa mère lorsqu’elle était plus jeune, mais elle était certaine de savoir tout ce que sa fille et lui ressentaient. Perdre un être cher était extrêmement douloureux, peu importait l’âge auquel on le perdait. Même aujourd’hui, tant d’années plus tard, il arrivait que sa mère lui manque, surtout lorsqu’elle sentait le parfum d’une fleur.

— Qu’est-ce que votre fille aime faire de son temps libre ?

— Quand elle n’est pas au lycée, elle s’occupe de sa sœur. Molly a sept ans. Quand je rentre à la maison et une fois que Molly est au lit, elle s’enferme dans sa chambre et passe la soirée sur son téléphone. Avez-vous des fleurs qui disent : « Tu devrais passer moins de temps sur les réseaux sociaux ? » C’est un sujet épineux, alors ces roses seraient plus appropriées que vous ne le pensez. Ou pourquoi pas un cactus ?

Donc, il y avait un sens de l’humour, là, quelque part. Enfoui, peut-être même oublié, mais bien là.

— On peut faire mieux qu’un cactus.

Flora sortit de derrière le comptoir et se dirigea vers les seaux qui contenaient un assortiment de fleurs. Elle s’était rendue au marché aux fleurs sur la 28e Rue avant le lever du soleil. Énergisée par la caféine, elle avait sillonné les allées à la recherche de pépites de perfection, en évitant les camions qui déchargeaient leurs caisses. Seules les fleurs pouvaient lui donner envie de quitter le lit à une heure aussi matinale.

De nombreux producteurs se focalisaient sur la durée de conservation au détriment de la couleur et du parfum, mais Celia comptait sur elle pour privilégier la qualité, et Flora ne se contenterait jamais de moins. Sa mère lui ayant enseigné l’importance des saisons, elle avait sélectionné en cette fin d’hiver du lys des Incas et des amaryllis, des œillets et des chrysanthèmes, et choisi d’épais fagots de feuillage, de baies de suif et d’eucalyptus, qu’elle avait déposés sur les étagères de métal fournies à cet effet. Passant devant des narcisses, elle en avait ajouté à sa pile grandissante.

Elle avait touché, senti, enfoui son visage profondément dans les fleurs et inspiré parfum et fraîcheur. Elle les traitait comme d’autres traitent le vin, comme quelque chose de précieux qui devait être savouré. Pour elle, ce périple matinal était un événement social. Certaines des personnes qu’elle y croisait l’avaient connue enfant et avaient connu sa mère. Elle chérissait de tout son cœur ce lien avec le passé.

Sa sélection terminée, elle avait aidé son collègue Carlos à charger le van qu’ils utilisaient pour les livraisons, puis ils avaient rapporté leur précieux chargement au magasin. Sa sélection avait ensuite été triée, feuilles et épines avaient été retirées, les tiges, coupées. Elle s’était alors consacrée aux clients, aux commandes Internet et en magasin. Ses jambes lui faisaient mal, mais elle y était si habituée qu’elle le remarquait à peine.

Son regard glissa sur les hortensias et les lilas, s’arrêtant brièvement sur le lys des Incas.

Repensant à ses propres années d’adolescence, elle se pencha pour sélectionner plusieurs gerberas dans des tons de jaune ensoleillé et d’orange profond.

— Celles-ci devraient constituer le cœur du bouquet.

Il pencha la tête.

— Elles sont jolies.

— Les Celtes pensaient que les gerberas soulageaient le chagrin.

— Espérons qu’ils avaient raison.

Elle sentit son regard sur elle tandis qu’elle sélectionnait des tulipes et des roses. Elle prit son temps pour assembler le bouquet, taillant les tiges, retirant les feuilles et les épines des roses, ajoutant du feuillage. Inclinant les tiges, elle vérifia l’équilibre et la position des fleurs.

— Vous êtes douée.

— C’est mon travail, répondit-elle en ficelant le bouquet. Je suis sûre que vous êtes bon dans le vôtre.

— Oui. Il me plaît. Je devrais sûrement m’en sentir coupable.

— Pourquoi ?

Elle enveloppa délicatement les fleurs et ajouta de l’eau dans la poche.

— Ce n’est pas mauvais en soi d’aimer son travail, ajouta-t-elle. Je dirais même que c’est obligatoire.

Elle se demandait ce qu’il faisait dans la vie.

Malgré les difficultés qu’il rencontrait avec sa fille, il se dégageait de lui une assurance discrète qui suggérait qu’il ne doutait pas de lui dans les autres aspects de sa vie. Sous son manteau noir, sa tenue était décontractée. Il n’était probablement ni avocat ni banquier.

Publicité ? Non. Un métier dans les nouvelles technologies, peut-être ?

Julia aurait probablement une foule de suggestions.

Tueur en série.

Braqueur de banque.

— Je me sens coupable car, quand je suis au travail, parfois j’oublie.

— Il faut en être reconnaissant, au contraire. Le travail est une distraction bienvenue. Certaines douleurs ne peuvent être effacées. Parfois, il s’agit de trouver le moyen de rendre chaque jour meilleur. Ces fleurs devraient rester fraîches plus d’une semaine. Mettez des nutriments dans l’eau. Changez l’eau tous les jours. Retirez toutes les feuilles immergées. Elles resteront ainsi en bon état.

Elle les lui tendit.

— N’oubliez pas de retirer les pétales de protection des roses.

— Les pétales de protection ?

— Ceci.

Elle pointa du doigt le bord d’un pétale recourbé et légèrement flétri.

— Ils ont l’air abîmés, mais ils sont là pour protéger la rose. Une fois à la maison, retirez-les. La fleur sera alors parfaite. J’espère qu’elles lui plairont.

— Moi aussi.

Il sortit sa carte bleue.

— Vous venez de me sauver la vie. Comment vous appelez-vous ?

— Flora.

Elle passa la carte dans la machine.

— Flora Donovan.

Elle profita de lui rendre sa carte pour jeter un œil à son nom.

Jack Parker. Ça lui allait bien.

— Flora. Nom approprié. Vous avez un don, et j’en suis l’heureux destinataire. Merci. Je vous suis reconnaissant.

— Allez-vous organiser une fête pour votre fille ? s’enquit-elle.

— Elle a dit qu’elle n’en voulait pas, que ce ne serait pas pareil sans sa mère. Je l’ai prise au mot.

Il glissa la carte dans sa poche.

— C’était une erreur ? demanda-t-il d’un air inquiet.

Le cœur de Flora se serra. Essayer de comprendre une adolescente devait être si difficile !

— À défaut d’une fête, vous pourriez faire une activité qu’elle ne faisait pas avec sa mère.

— Comme quoi ?

Flora réfléchit.

— Si elle est sportive, allez dans une salle d’escalade. Ou passez la journée à faire de la poterie. Emmenez-les, ses amies et elle, à un cours de salsa. Ou faites une activité ensemble. Si elle se sent perdue, elle a probablement besoin de passer du temps avec vous.

— Je n’en suis pas si sûr. Les papas sont une source d’embarras pour les adolescentes.

Hélas, elle n’avait aucune expérience dans ce domaine. Elle aurait donné beaucoup pour être embarrassée par son père, mais son père n’avait pas voulu d’elle dans sa vie.

« Tu es mon univers », disait toujours sa mère, mais après sa mort, Flora s’était demandé si la vie aurait été plus facile, si leur univers avait inclus quelques personnes de plus.

Elle voulait lui en demander plus sur sa fille, mais plusieurs clients faisaient la queue, et Celia fronçait les sourcils dans sa direction, de l’autre côté de la boutique.

Il ne semblait pas pressé de partir.

— Depuis quand travaillez-vous ici ?

— Depuis toujours.

Elle leva les yeux vers les hauts plafonds et les larges fenêtres.

— Ma mère travaillait ici avant de mourir. Je l’ai aidée dès que j’ai su marcher. Nombre de nos clients étaient déjà les siens. On livre des fleurs dans tout Manhattan.

Elle était fière de continuer ce que sa mère avait commencé. Travailler chez le même fleuriste lui donnait l’impression de conserver un lien avec le passé et lui apportait du réconfort.

— Quel âge aviez-vous quand vous avez perdu votre mère ?

— Huit ans.

À peine plus âgée que sa plus jeune fille.

— Et votre père ?

Son ton s’était adouci. Elle lui fut reconnaissante de sa délicatesse.

— Ma mère m’a élevée seule.

— Comment avez-vous surmonté cette épreuve ?

Il prit une brusque inspiration.

— Pardonnez-moi. C’était une question indiscrète. J’en suis au point où je cherche des réponses partout. Quelque chose à dire, à faire… J’essaierais n’importe quoi.

— Je ne suis pas sûre de l’avoir surmontée. Je l’ai traversée du mieux que j’ai pu.

Sa vie était passée d’un chaud soleil à un froid mordant. Elle avait quitté un foyer où elle se sentait aimée et en sécurité pour celui de sa tante, où elle s’était sentie vulnérable et exposée.

— Je ne sais pas si ce qui m’a aidée aiderait les autres.

— Qu’est-ce qui vous a aidée ?

— Les fleurs. Les fleurs me la rendaient plus proche.

Il l’étudia et, l’espace d’un instant, elle aurait pu jurer qu’il la voyait vraiment. Pas la robe rouge, les collants hyacinthe, ni les cheveux qui cascadaient, ondulaient et refusaient d’être disciplinés au grand dam de sa tante, mais les fissures en elle. Les morceaux manquants.

Il sourit. Elle sentit de la chaleur se diffuser en elle et se répandre dans ces fissures. Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine.

Il y avait tant de charme dans son sourire. Elle était certaine que, dès l’instant où il déciderait de se remettre en couple, il trouverait quelqu’un.

— Vous semblez vous en être bien sortie, répondit-il.

Il avait décidément envie de s’attarder.

— Je m’inquiète pour mes filles. Je crains qu’elles ne s’en remettent pas. Mais vous êtes la preuve vivante qu’on peut s’en sortir. Vous me redonnez de l’espoir.

Il y avait une force d’acier en lui, qui donnait l’impression qu’il pourrait tout surmonter.

— Vous vous en sortirez.

Aussitôt, elle se sentit embarrassée.

— Pardon. C’était cliché. Comme une de ces citations qui fleurissent sur Internet. Vivez votre vie à fond.

Il sourit, et Flora eut l’impression d’avoir réalisé un exploit.

— Je déteste ces citations. Surtout celles qui conseillent de danser sous la pluie.

— J’adore danser sous la pluie, répliqua-t-elle.

C’était mieux que danser dans son appartement, où ses coudes cognaient contre les murs et ses voisins se plaignaient du bruit.

Il soutint son regard. Une fois encore, une onde de chaleur la traversa.

— Vous avez une pause déjeuner ? Est-ce que vous vous joindriez à moi pour manger un morceau ? Ou prendre un café ?

Son cœur s’éveilla. Lui proposait-il un rendez-vous ?

— Je…

— Vous vous demandez si je suis un tueur en série ou un cinglé. Ce n’est pas le cas. Mais vous êtes la première personne à qui je parle depuis longtemps qui semble comprendre ce qu’on traverse.

Il sourit faiblement. Elle vit que ses yeux étaient verts, pas bleus. Et qu’il avait l’air fatigué. Elle sourit en retour. Le bref instant de connexion la surprit. Elle n’avait pas ressenti autant d’intimité avec quelqu’un depuis bien longtemps. Ironique, pensa-t-elle, que ce soit avec un inconnu.

— Je pense que vous n’êtes ni cinglé, ni tueur en série.

— Je vous ai invitée à boire un café parce que c’est facile de parler avec vous.

Son regard se posa sur un point derrière elle.

— Je suppose que la femme qui me fusille du regard est votre patronne ?

Flora n’eut même pas besoin de se tourner.

— Exact.

— Je risque de vous faire virer, si je reste là à parler plus longtemps. Je ne veux pas de ça sur la conscience. Merci d’avoir écouté, Flora. Merci de vos conseils.

Il s’occupait seul de deux filles en deuil. Traumatisées. Qui souffraient.

Qui veillait sur lui ? N’avait-il personne pour le soutenir ?

Il avait perdu sa femme, clairement parfaite en tout point. Becca. Quelle tristesse que deux personnes qui avaient réussi à se trouver dans ce monde effréné et complexe doivent ensuite se perdre. D’une certaine façon, c’était pire que de ne jamais rencontrer l’amour.

Elle ne devrait pas s’en mêler. Un café et une conversation ne résoudraient pas les problèmes de cet homme.

Mais qui pourrait dire non à un père veuf qui essayait désespérément de prendre soin de ses filles ?

Pas elle.

— Va pour un café, répondit-elle. J’aurai une pause dans une heure.





Izzy





New York




— Tu as invité une femme à dîner ? Tu sors avec quelqu’un ? Tu te moques de moi ! Ça ne fait même pas un an que maman est morte, et tu l’as déjà oubliée ?

Izzy arrêta de plier le linge et porta la main à sa bouche, effarée. Avait-elle vraiment dit ça à voix haute ? La culpabilité la submergea. Elle avait si bien tenu le coup, jusque-là. Mais son père venait d’ouvrir une porte qu’elle gardait fermée. Ses paroles avaient libéré toute la douleur qu’elle cachait à l’intérieur, à l’image du placard contenant les jouets de Molly. Il débordait tellement qu’Izzy pouvait à peine le refermer.

Maintenant ses mains tremblaient, et elle était tellement troublée qu’elle en était moite de sueur. Ces derniers temps, elle se sentait mal dans sa peau, comme si elle habitait le corps de quelqu’un d’autre. Elle avait des vertiges, se sentait parfois étrangement détachée, avait des palpitations tant elle craignait de péter les plombs en public et de se taper la honte. Au début, ses camarades n’avaient eu de cesse de lui demander comment elle allait. Elle avait tant de fois répondu qu’elle allait bien qu’ils l’avaient crue et que leur inquiétude s’était muée en admiration. « Tu déchires grave. Ta mère serait trop fière de toi. »

Si le deuil était un test, alors apparemment elle avait eu une bonne note. Par moments, elle se sentait même fière d’elle-même, une émotion qui était bien trop compliquée à analyser. Devait-elle être fière de réussir à survivre un jour après l’autre ?

Progressivement, ses camarades avaient arrêté de marcher sur des œufs ; ils étaient redevenus eux-mêmes et avaient repris le cours de leurs vies. Ils abordaient rarement le sujet, aujourd’hui. Elle avait cru que ce serait plus facile, mais non. Ils étaient passés à autre chose, pas elle. Sa vie avait été détruite, et elle essayait encore d’en recoudre les fragments seule, les doigts à vif et en sang. Cependant, rien n’atténuait la douleur ni le trou béant que la mort de sa mère avait laissé dans son existence. Elle essayait de le remplir pour le bien de son père, et surtout pour celui de Molly.

Son père avait-il réfléchi à l’impact que fréquenter quelqu’un aurait sur Molly ?

Comment pouvait-il faire ça ? Elle ne comprenait pas l’amour. Que valait-il, s’il ne laissait aucune trace ? Si on pouvait passer si facilement d’une personne à une autre ?

Elle aurait dû se réjouir pour lui, mais cela lui était impossible. S’il passait à autre chose, que deviendrait leur famille ? Que deviendrait-elle ?

Une vague de panique l’envahit. Ses oreilles se mirent à bourdonner.

Peut-être que cette relation n’était pas sérieuse. Elle fut tentée de sortir son téléphone et de taper « deuil et relations de consolation » dans la barre de recherche. Même s’il le cachait bien, elle savait qu’il souffrait et qu’il était vulnérable. Elle n’allait pas laisser une femme opportuniste profiter de lui ! Molly n’avait certainement pas besoin d’une parade de femmes étranges dans la maison !

Son père passa son bras autour d’elle, mais elle s’écarta, bien qu’elle ait besoin d’un câlin plus que de toute autre chose.

Il sembla très surpris.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? Ça ne te ressemble pas de refuser un câlin.

— Désolée. Longue journée.

Les dents serrées, elle secoua une autre serviette et la plia.

— Tu crois vraiment que j’ai oublié ta mère ?

— Je ne sais pas. On dirait, c’est tout.

Ça la faisait flipper qu’il puisse être si calme. Elle essayait de l’imiter, mais il mettait la barre haut. Pleurait-il ? Lui arrivait-il de sangloter dans la douche, comme elle ? Elle avait besoin de savoir qu’elle était normale, qu’elle n’était pas la seule à se sentir aussi mal. Au fond d’elle-même, elle savait néanmoins que voir son père pleurer lui ferait peur.

C’était une situation merdique, mais s’il pouvait être brave et stoïque, s’il pouvait tenir bon, alors elle aussi. Elle s’était bien débrouillée, non ? Jusqu’à aujourd’hui.

Elle plia une autre serviette, puis une autre, jusqu’à obtenir une pile ordonnée, et se sentit tout de suite plus apaisée.

Mme Cameron venait faire le ménage et la lessive tous les matins, mais c’était elle qui sortait le linge du sèche-linge et le pliait. C’était agréable, un peu comme de la méditation.

— J’ai fait des hamburgers végétariens maison pour le dîner, annonça-t-elle.

— Encore ? On en a déjà mangé il y a deux jours.

— Ce sont les burgers préférés de Molly.

Peut-être aurait-elle dû faire les préférés de son père, pas ceux de sa sœur. Pression, pression, pression.

— Alors tu as bien fait. Tu es ma superstar, Izz. Ta maman aurait été si fière.

Il prit la pile de serviettes.

— Molly n’a pas mangé le déjeuner que je lui ai préparé ce matin.

— Tu as mis du jambon ? Elle déteste le jambon.

— Ah bon ? répondit-il, surpris. J’essaierai de m’en souvenir. Que ferais-je sans toi ? Tu es bonne cuisinière et tu es géniale avec Molly.

— C’est ma sœur. La famille.

Elle luttait pour garder leur famille unie, et voilà qu’il invitait une étrangère chez eux. Bien que cette femme ne soit apparemment pas une étrangère pour lui. Avait-il couché avec elle ? Elle sentit son visage brûler, et sa poitrine, se contracter. Une fille, au lycée, avait des crises d’angoisse tout le temps. Elle-même n’en avait jamais eu, pas de vraies, mais elle soupçonnait que cela ne saurait tarder. Et si elle en avait une alors qu’elle surveillait Molly ? Elle se força à respirer lentement pour bloquer les images de son père et cette femme nus et enlacés qui l’assaillaient.

Le problème, quand on était une famille, c’était que chaque membre était affecté par les actions d’un seul individu. Cette histoire regardait son père, sauf que Molly et elle étaient concernées aussi.

— Je n’ai pas oublié ta mère, Izzy, murmura-t-il avec tristesse.

Même si elle débordait de colère, elle se sentit touchée par sa peine.

Peut-être ne l’avait-il pas oubliée, mais il était passé à autre chose. Sa tête fourmillait de questions qui commençaient toutes par pourquoi.

Pourquoi sa mère était-elle morte ? Pourquoi son père ne se sentait-il pas coupable, quand elle-même se sentait coupable tout le temps ? Coupable de toutes les fois où elle n’avait pas serré sa mère dans ses bras et ne lui avait pas dit qu’elle l’aimait. Coupable de ne jamais avoir fait son lit et d’avoir laissé des cartons de lait vides dans le frigo. Plus que tout, elle se sentait coupable de cette dernière dispute qu’elles avaient eue, avant que sa mère ne quitte la maison, ce soir-là. Celle dont elle ne pouvait pas parler. Celle qu’elle n’avait mentionnée à personne, ni à ses amis, ni à son père. Encore moins à lui. Elle n’osait rien lui dire. Si elle le lui disait… Non, elle ne pouvait pas. Impossible. Tout changerait. La famille qu’elle essayait si fortement de protéger exploserait. Y penser était si douloureux qu’elle aurait pu tout aussi bien presser du citron sur une plaie à vif.

— Quel jour tu l’as invitée ? J’emmènerai Molly au parc.

— Non. Je l’ai invitée ici justement pour qu’elle vous rencontre toutes les deux.

Bon sang, les hommes étaient vraiment à côté de la plaque ! Elle avait l’habitude que ses camarades fassent preuve de maladresse, mais que son propre père ne voie pas ce qui était en jeu était particulièrement blessant.

— Tu ne crois pas que ça risque de perturber Molly ?

— C’est une amie, c’est tout. Molly et toi invitez bien des amis.

Izzy finit de vider le sèche-linge.

— Donc, tu es en train de me dire que c’est une soirée pyjama ?

Elle vit les joues de son père s’empourprer.

— C’est un dîner, rien de plus.

Elle fut tentée de lui conseiller d’emmener cette femme dîner ailleurs, loin de chez eux, mais une partie d’elle songea qu’il valait mieux qu’ils restent dans le coin. Elle pourrait ainsi garder un œil sur la situation. Que voulait cette femme, au juste ?

Elle attrapa le drap qu’elle avait lavé. Son père fronça les sourcils.

— Pourquoi est-ce que tu laves les draps de Molly ? C’est Mme Cameron qui s’en occupe, d’habitude.

— Elle a renversé sa boisson.

Le mensonge sortit avec une facilité déconcertante. Cela aurait dû l’inquiéter, mais il n’en fut rien. Elle avait promis à sa sœur qu’elle ne dirait à personne qu’elle avait mouillé son lit pour la quatrième nuit consécutive. La seule façon de tenir cette promesse était de laver les draps elle-même.

Son père savait-il que Molly grimpait dans son lit en pleine nuit, quand elle avait mouillé le sien, apportant avec elle un zoo de peluches ? Ça avait commencé les premières semaines, et c’était devenu une habitude. Chaque nuit, ivre de sommeil, elle aidait sa sœur à se nettoyer et changer son pyjama, puis la bordait dans son propre lit, avec Dizzy, la girafe étourdie. Molly s’endormait immédiatement, mais Izzy restait éveillée pendant des heures, ne s’endormant souvent qu’au lever du soleil. Au lycée elle se traînait, et ses notes baissaient. Deux fois, elle s’était endormie en cours. Parfois, elle se cognait même dans les meubles.

Certains de ses amis s’étaient mis à l’appeler Izzy l’Étourdie. Ça n’arrangeait pas son humeur d’être appelée comme la peluche de sa sœur.

Ils ignoraient ce qu’était sa vie, son père aussi, et elle n’avait aucune intention d’en parler. Elle en avait appris plus sur les gens depuis la mort de sa mère que dans toute sa vie. Elle avait appris qu’ils se concentraient surtout sur eux-mêmes. Quand il leur arrivait de penser aux autres, c’était surtout en relation avec eux-mêmes. Ses amies ne pensaient pas à ce qu’elle traversait, sauf quand elle ne pouvait pas sortir avec elles, parce qu’elle devait garder Molly. Ce n’était pas intentionnel ni malicieux. C’était de l’indifférence. De l’égoïsme. Deux attitudes qui pouvaient faire atrocement mal.

Amener une femme à la maison, était-ce une forme d’égoïsme ?

Elle savait que ça perturberait Molly de voir une autre femme dans la maison. Cette perspective ne la réjouissait pas non plus.

Sa mère lui manqua soudain si fort qu’elle en eut le souffle coupé. Elle voulait remonter le temps. Il y avait tant de choses qu’elle regrettait de ne pas avoir dites et faites. Personne ne lui avait jamais appris qu’il était possible de se sentir en colère et triste à la fois.

Après leur terrible dispute, ce soir-là, sa mère avait fait irruption dans sa chambre pour l’informer qu’elle sortait. Ses cheveux foncés étaient relevés en un élégant chignon. Elle portait une robe noire drapée de soie qui tombait jusqu’au sol. Izzy tenait absolument à terminer leur conversation, cette fois sans crier, mais avant qu’elle puisse parler, son père était entré dans la chambre. Frustrée et anxieuse, elle s’était promis qu’elle forcerait sa mère à en parler le lendemain. Mais il n’y avait pas eu de lendemain. Sa mère était subitement décédée d’une rupture d’anévrisme. Elle était morte avant d’atteindre l’hôpital.

Cette nuit-là, leur monde s’était effondré. Pour Izzy, il était resté en ruines, mais apparemment son père avait été occupé à reconstruire le sien.

— C’est un dîner, Izzy. C’est tout. On ne couche pas ensemble. Elle n’emménage pas ici. Mais je l’apprécie beaucoup.

Il hésita.

— Je pense que Molly et toi l’apprécierez aussi.

Non, elle ne l’apprécierait pas. En aucun cas, aucun cas, elle n’était prête à voir son père avec quelqu’un d’autre. Que deviendrait-elle ? Quelle serait sa place, dans ce scénario ? Pour l’instant, son père avait besoin d’elle. Est-ce que cela changerait, s’il avait une autre femme dans sa vie ?

— Depuis combien de temps vous sortez ensemble ? demanda-t-elle en s’efforçant d’imiter son intonation calme. Comment est-ce que tu l’as rencontrée ?

— Tu te rappelles les fleurs que j’ai achetées pour ton anniversaire ? Tu les avais adorées. Elle est fleuriste. C’est elle qui a confectionné le bouquet.

Elle avait effectivement adoré le bouquet. Recevoir des fleurs lui avait donné l’impression d’être une adulte. Elle avait trouvé l’attention délicate, mais maintenant qu’elle découvrait que l’idée venait de quelqu’un d’autre, le cadeau perdait de sa valeur.

— Tu la fréquentes depuis mon anniversaire ? s’exclama-t-elle.

— On est allés prendre un café, ce jour-là. Elle a traversé des moments difficiles, elle aussi. Elle avait l’âge de Molly quand elle a perdu sa mère.

Ce n’était pas une bonne nouvelle. Cette femme allait s’imaginer qu’elle les comprenait, or ce n’était certainement pas le cas. Rien n’était plus complexe qu’une famille.

— Mais tu l’as revue après ça.

— Elle travaille près de mon bureau. On a déjeuné ensemble quelques fois.

Quelques fois. Assez pour vouloir à présent l’amener à la maison et la présenter à ses filles.

— Tu n’en as jamais parlé.

— Il n’y avait rien à dire.

— Mais maintenant, si.

Son père posa les serviettes.

— Je sais que c’est difficile, et je te demande de garder l’esprit ouvert.

Molly venait tout juste d’arrêter de pleurer au moment de s’endormir. Est-ce que cela recommencerait ?

— Et alors quoi ? Tu veux que j’enlève toutes les photos de maman ?

Il se passa la main sur le front d’un air las.

— Non, ce n’est pas ce que je souhaite. Ta mère fera toujours partie de nos vies.

Il baissa la main.

— Tu es devenue aussi blanche que les draps. Est-ce que tu vas bien, Izzy ? Vraiment ?

— Ouais, super.

Les mots étaient sortis automatiquement. Elle les avait prononcés tant de fois qu’elle les croyait presque, même si, au fond d’elle-même, elle se demandait pourquoi une telle tragédie lui arrivait. Qu’avait-elle fait pour mériter ça ? Elle n’était pas parfaite, pas horrible non plus. Elle recyclait ses déchets. Elle avait fait un don pour sauver des baleines en voie de disparition. Elle n’avait pas crié quand Molly avait renversé du jus de cassis sur son pull préféré.

— Si jamais tu veux parler…

Il marqua une pause.

— Pas obligé que ce soit avec moi. L’hôpital m’a donné le nom de quelqu’un. Un psychologue. Je t’en ai parlé, il y a quelque temps, et tu n’as pas voulu, mais si tu changes d’avis…

— Je ne changerai pas d’avis.

Elle ne pouvait rien imaginer de plus embarrassant. Jamais elle ne pourrait raconter à qui que ce soit ce qui se passait dans sa tête. C’était trop énorme. Elle ne faisait confiance à personne. Elle n’écrivait même pas à ce sujet sur son blog, pourtant elle y racontait tout. Elle l’avait appelé The Real Teen, et parlait de tout, des menstruations au réchauffement climatique. C’était anonyme, libérateur. Elle écrivait des choses qu’elle n’aurait jamais dit à voix haute. Des choses qu’elle n’aurait jamais pu confier à son père ou à ses amis.

Elle l’avait créé pour elle, mais avait été surprise de gagner rapidement un public. Il avait grandi à une vitesse incroyable. Ses lecteurs laissaient même des commentaires. Parfois seulement un « Oh mon Dieu, je ressens la même chose ! » ; parfois quelqu’un écrivait une réponse plus longue, parlait de ses problèmes, la remerciait. C’était enivrant de savoir qu’elle aidait les gens. Elle aimait exprimer ce que les autres taisaient par peur. Pendant que ses copines postaient des selfies et parlaient fringues et maquillage, elle abordait des sujets sérieux. Les mots avaient tellement de pouvoir ! Ça l’étonnait que si peu de gens s’en rendent compte.

Elle avait déjà décidé de son choix de carrière. Elle deviendrait journaliste. Pas le genre qui interviewait les célébrités sur les tapis rouges, sur des sujets qui n’intéressaient personne, mais le genre qui exposait les mensonges et dévoilait la vérité au grand jour. Elle voulait changer le monde.

Son père la regardait.

— Je m’inquiète pour toi.

— Ne t’inquiète pas.

Elle ne voulait pas qu’il se fasse du souci. Elle ne voulait pas être un fardeau.

— Il faut qu’on parle de l’université. Il est temps de visiter quelques campus.

Elle se raidit.

— Rien ne presse.

Elle n’irait probablement pas, mais garda cette information pour elle. Elle préférait rester auprès de sa famille.

— On peut en reparler plus tard ?

— Bien sûr.

Il hésita, puis ajouta :

— C’est ce que ta mère aurait voulu.

Les gens n’obtenaient pas toujours ce qu’ils désiraient. Ironiquement, sa mère, si. Sauf pour sa mort, évidemment. Mourir ne faisait pas partie de ses projets.

Son père reprit les serviettes. Izzy eut le sentiment qu’il cherchait à s’occuper les mains.

— Je vais les monter à l’étage. Te sens-tu de cuisiner pour Flora ?

C’était son nom ?

— Oui. J’y tiens.

Elle montrerait à cette femme qu’ils formaient une famille unie, qu’il n’y avait pas de place pour quelqu’un d’autre.

Il était hors de question qu’elle aille à l’université. Elle resterait à la maison et trouverait un job pour garder un œil sur la situation. Si elle réussissait à augmenter son trafic, peut-être qu’elle pourrait monétiser son blog. Elle ne serait pas la première. Des gens étaient bien payés pour parader avec des sacs à la noix devant un appareil-photo. Pourquoi ne pourrait-elle pas être rémunérée pour publier des choses importantes ? Les personnes qui laissaient des commentaires, sur son blog, avouaient des choses qu’ils ne révélaient pas en public. Ils parlaient de choses réelles. Cela lui serait aussi bénéfique pour son avenir professionnel. Tout le monde savait que les employeurs appréciaient ce genre d’expérience sur un CV.

— Merci, Izzy.

Son père s’approcha encore une fois pour la prendre dans ses bras ; elle s’écarta. Elle craignait de s’effondrer.

Lisant la douleur sur son visage, elle se sentit envahie de culpabilité. Son souffle se bloqua. Elle était vraiment une personne horrible.

— Désolée, s’excusa-t-elle précipitamment. J’ai beaucoup à faire. Je dois vérifier le cartable de Molly pour demain, lui faire la lecture. Ensuite, j’ai une dissertation à rédiger.

— Je lui ferai la lecture la prochaine fois pour que tu t’octroies une pause. Je sais qu’elle préfère lire avec toi, mais je tenterai ma chance.

— Pas la peine.

Elle aimait sentir qu’on avait besoin d’elle. L’amour de Molly lui faisait l’effet d’un baume sur ses blessures.

— Je m’inquiète, tu en fais trop.

— J’aime participer.

Leur vie avait changé de façon dramatique après la mort de sa mère. Malgré tout, elle faisait son possible pour maintenir une certaine routine familiale. Elle aimait être utile, indispensable.

— Je suis content que tu rencontres Flora. Sache que je n’essaie pas de remplacer Becca. J’essaie de continuer à vivre, un jour après l’autre.

Il semblait fatigué.

— Heureusement, l’amour est infini. On ne l’épuise pas sur une seule personne. C’est comme une rivière qui continue de couler.

Certaines rivières se tarissaient. Elle avait tant pleuré qu’elle se sentait continuellement déshydratée. Son père ne soupçonnait pas la moitié de ce qui se passait dans sa tête. Il ignorait la vérité, et elle ne pouvait pas la lui dire.

— Je n’ai pas oublié ta mère, Izzy. Loin de là.

Il posa la main sur son épaule.

— Tu ne crois pas qu’on mérite le bonheur ? Tu ne crois pas que ta mère aurait voulu qu’on soit heureux ?

Elle ne connaissait pas la réponse. Sa mère avait toujours été le centre de l’attention, la star. Que ce soit à une fête ou un événement scolaire, Becca Parker illuminait la pièce où elle entrait, éblouissant les gens autour d’elle par son éclat. Izzy avait souvent entendu que ses parents formaient un beau couple. Ils attiraient effectivement l’attention partout où ils allaient. Il fallait dire aussi que sa mère insistait toujours pour arriver en retard, ce qui avait rendu Izzy dingue à de nombreuses reprises. Mais elle avait oublié. Ce qu’elle se rappelait, c’était que tout le monde remarquait sa mère.

— Tu devrais être prudent, répondit-elle d’un ton détaché. Elle court sûrement après ton argent.

— Tu penses que c’est la seule raison pour laquelle une femme voudrait être avec moi ?

Pour la première fois depuis le début de leur conversation, il sourit.

— J’ai un peu plus de discernement que ça. Détends-toi, Izzy. Tu l’apprécieras, et je sais qu’elle t’appréciera, elle aussi. Tout ira bien.

Sérieux ? Il le pensait vraiment ?

Cette famille allait déjà super mal. Elle ne laisserait pas la situation empirer. Elle devait garder ses membres unis à tout prix. Pour elle-même, oui, mais aussi pour Molly. Sa petite sœur comptait sur elle. Elle ne la laisserait pas tomber.

Son objectif n’était pas de s’assurer que Flora l’apprécie. C’était de s’assurer que cette femme ne veuille plus jamais remettre les pieds chez eux.





Flora





New York




C’était un dîner informel, rien de plus.

Bon, d’accord, elle avait changé de tenue trois fois, mais cette soirée était importante. Il était important, crucial, que ses filles l’apprécient. Elle était convaincue d’avoir toutes ses chances. Elle savait ce qu’elles traversaient, c’était un atout. Elle espérait qu’avec le temps elle pourrait même les aider un peu. Elle leur ferait bien comprendre qu’elle n’avait aucune intention de perturber leur famille, ni de causer le moindre remous dans leur environnement sécurisant et familier. L’idée de remplacer leur mère ne lui avait pas traversé l’esprit un seul instant, et elle n’avait pas l’intention d’essayer. Elle les encouragerait à la considérer comme une amie plus âgée.

Elle imaginait Molly, la plus jeune, grimpant sur ses genoux pour un câlin. Quant à Izzy, elle serait soulagée d’avoir enfin quelqu’un avec qui partager ces pensées et sentiments que l’on pouvait seulement partager avec une autre femme. Elle-même n’avait eu personne à qui se confier. Sa tante, guère affectueuse, ne l’avait jamais réconfortée. Leurs échanges s’étaient cantonnés au strict minimum. Encore aujourd’hui, elle trouvait difficile de parler de ses sentiments ; elle n’avait pas eu assez d’entraînement. Elle avait dû se consoler et trouver les réponses à ses questions toute seule. Elle ne voulait pas de cela pour les filles de Jack.

Brûlait-elle les étapes ? Probablement, mais quel mal y avait-il à rêver un peu ?

Jack.

Elle se sentait tomber amoureuse, une idée aussi angoissante qu’excitante. Était-il amoureux d’elle ? Elle l’ignorait. Mais elle savait que, pour que leur relation passe au niveau supérieur, il fallait que ses filles l’apprécient.

Il avait été clair : ils devaient y aller en douceur et rester discrets. Cela lui convenait. Ces sentiments étaient nouveaux pour elle aussi.

Elle avait eu quelques relations amoureuses, ces dernières années. Elle avait rencontré son ex le plus mémorable, M. Le Gestionnaire de fonds spéculatifs, lorsqu’elle avait commis la bêtise de s’inscrire à un cours de yoga matinal. Son médecin lui ayant conseillé de réduire son niveau de stress, il avait décidé de se mettre au yoga. Accro à son téléphone, il le consultait même lorsqu’il était en position du chien tête en bas. Le téléphone les accompagnait à chacun de leurs rendez-vous, posé sur la table comme un chaperon. Elle-même ne pouvait spéculer que sur les fleurs et les plantes, alors malgré ses efforts, elle avait été incapable d’apprendre quoi que ce soit qui lui aurait permis d’avoir une conversation un tantinet savante avec lui.

La relation s’était effondrée plus rapidement que les marchés boursiers. Ensuite, il y avait eu Ray, l’instituteur passionné de basket. Elle avait enduré huit matchs avant qu’il se plaigne qu’elle n’était pas suffisamment investie. Elle s’était sentie offensée. Elle était experte quand il s’agissait de feindre de l’intérêt pour un domaine et, dans ce cas précis, elle avait fait ses devoirs, se documentant sur la passe de poitrine, la passe avec rebond et la passe d’ouverture. Elle avait crié et brandi le poing quand il avait crié et brandi le poing. Il n’en avait pas moins senti que, sous son enthousiasme soigneusement chorégraphié, quelque chose manquait.

Avec le recul, elle avait compris qu’elle ne s’était pas véritablement investie, que le cœur n’y était pas, ni avec lui, ni avec M. Le Gestionnaire de fonds. Elle avait fait mine de s’intéresser à eux, à leurs hobbys, leurs passions, sans révéler ce qui la faisait vibrer, elle.

Les enjeux étaient différents avec Jack. Jack, qu’elle trouvait si intelligent, charismatique, séduisant, attentionné. Leur premier café s’était transformé en déjeuner. Par la suite, ils avaient commencé à se voir régulièrement. Leur amitié avait grandi, des sentiments plus forts s’étaient développés à leur insu. Elle ne se rappelait plus quand la teneur des siens avait changé. Était-ce le jour où il lui avait pris la main au jardin botanique de Brooklyn ? Ou lors de leur premier baiser, près de la fontaine à Central Park ?

Elle avait toujours dû faire de gros efforts pour que ses relations fonctionnent, que ce soit avec sa tante ou ses petits amis. Ainsi, elle avait été étonnée de découvrir qu’elle pouvait être elle-même avec lui. Pas complètement elle-même, bien sûr. Il ignorait encore bien des choses à son sujet, et elle gardait des sentiments fermement verrouillés dans un compartiment inaccessible à tous sauf elle. L’inverse était probablement vrai aussi. Mais, pour l’instant, elle n’avait rien découvert de rédhibitoire chez Jack.

Il semblait s’y connaître en tout, alors, au lieu de taper ses questions dans un moteur de recherche, elle l’interrogeait, lui. Lorsqu’ils avaient visité la Frick Collection, elle n’avait d’ailleurs pas pris la peine de s’encombrer d’un guide audio puisque il s’était mis, dès leur arrivée, à commenter chaque tableau d’une façon qui donnait vie à l’art. Sa mère ayant possédé le même don, elle s’était sentie encore plus proche de lui. Ils s’étaient rendus dans le Bronx pour visiter le jardin botanique de New York, un lieu où Flora s’était souvent rendue avec elle. Là, dans cet oasis luxuriant, au milieu des bourgeons et des fleurs, Jack n’avait eu de cesse de lui poser des questions. Comment s’appelait cette fleur ? Quel climat était favorable à cet arbre ? Si elle avait un jardin, qu’y planterait-elle ? Il était le premier homme qui s’intéressait sincèrement à elle, à ses passions. Et l’intérêt était mutuel.

Toutefois, Jack travaillait à un poste senior dans une entreprise spécialisée en intelligence artificielle, et ses quelques tentatives pour lui décrire ce qu’il faisait lui avaient donné mal à la tête. Heureusement, il ne ressentait pas le besoin de parler de son travail lorsqu’ils passaient du temps ensemble. Ainsi, elle avait rapidement arrêté ses recherches sur « l’intelligence artificielle pour les nuls ».

Ce n’était pas comme si les sujets de conversation manquaient. Mais celui qui concernait sa femme n’était pas abordé. Il parlait d’elle par rapport aux filles, décrivait comment elles géraient la situation, mais il ne parlait jamais de ses propres émotions. Elle s’était montrée délicate, opérant avec la douceur de quelqu’un retirant le pansement d’une plaie ouverte, mais il avait gentiment coupé court. Elle n’avait pas insisté. Elle comprenait. Elle aussi, elle avait son jardin secret.

Leur relation se passait si bien qu’elle était sur le point de rencontrer ses filles, la prunelle de ses yeux.

Ils en avaient parlé la veille, assis côte à côte sur leur banc préféré, dans le parc. Elle n’aurait jamais pensé qu’il était possible de vivre des moments follement romantiques, étourdissants, dans un jardin public, mais elle avait découvert que ce n’était pas le lieu qui comptait, mais la personne avec qui l’on se trouvait. Chaque fois qu’elle était avec Jack, son cœur galopait dans sa poitrine, et le reste du monde disparaissait.

Physiquement, tout restait très discret, bien sûr. Doigts entrelacés, pression ferme de sa cuisse contre la sienne. Ce n’était pas beaucoup, mais plus que suffisant pour la faire fondre et pour que son esprit s’emballe. Être près de lui exacerbait tant ses sens que ses réactions, largement disproportionnées au vu du contact restreint et limité qu’ils avaient eu, l’inquiétaient. Heureusement, elle lui faisait le même effet. Elle sentait sa tension, voyait occasionnellement son regard s’embraser. Ce n’était pas un hasard s’ils se voyaient toujours dans des lieux publics. Il y avait une sorte d’accord tacite entre eux : la seule façon d’aller lentement était de s’imposer certaines restrictions.

— Es-tu nerveuse à l’idée de les rencontrer ? lui avait-il demandé.

— Un peu, avait-elle répondu en toute franchise. Mais j’ai hâte. Elles ont l’air intelligentes, intéressantes, spéciales.

Elle adorait la fierté avec laquelle il parlait d’elles. Ça en disait long sur sa personnalité, qu’il soit un père si investi. Elle espérait que ses filles savaient combien elles avaient de chance de l’avoir.

En toute honnêteté, ce qui l’effrayait le plus n’était pas de rencontrer Izzy et Molly, c’était la force de son attachement envers Jack. Jamais elle n’avait autant souhaité s’investir dans une relation.

— Tu es incroyable, tu le sais ?

Il lui avait pris la main et l’avait appuyée contre sa cuisse. Elle avait eu du mal à se concentrer sur la conversation.

— Moi ?

— La plupart des femmes seraient parties en courant en apprenant que j’avais deux filles. Elles auraient fui une situation aussi compliquée. Mais toi, tu es ouverte et optimiste.

Elle ne se serait pas décrite comme telle. Elle était circonspecte. Prudente. Elle se protégeait. Mais avec Jack, c’était différent. Se sentant impliquée, elle l’avait déjà interrogé en profondeur sur ses filles. Elle savait qu’Izzy voulait devenir journaliste et que Molly adorait dessiner et danser, bien qu’elle ait arrêté après la mort de Becca. Elle aussi adorait dessiner et peindre, alors elle espérait qu’en y allant doucement, elle arriverait à persuader Molly de dessiner avec elle. Elle savait néanmoins qu’elle devrait faire attention à ne pas la brusquer. Sa tante lui avait mis beaucoup de pression pour qu’elle « fasse son deuil et aille de l’avant », et cela l’avait énormément stressée.



Chassant ses souvenirs, Flora s’arrêta au bout de la rue. Elle avait apporté des fleurs et une bouteille de citronnade maison. Jack l’avait prévenue que sa fille préparait le dîner. Ignorant le menu, Flora avait opté pour de la citronnade, estimant que cela allait avec tout.

Elle ne savait pas grand-chose sur les ados, mais elle était impressionnée qu’Izzy fasse la cuisine.

Becca était-elle bonne cuisinière ? Lui avait-elle appris à cuisiner ? Flora l’imaginait sélectionnant soigneusement des menus et passant des heures à préparer des repas sains et équilibrés à ses enfants.

Une vague d’insécurité l’envahit, menaçant d’ébranler son optimisme.

Non, se rassura-t-elle. Jack ne la comparerait pas à son épouse, ses filles non plus.

Le trajet depuis son appartement n’avait pris que quinze minutes en métro, mais elle avait l’impression d’avoir parcouru un millier de kilomètres. Jack vivait dans le quartier le plus historique de Brooklyn, avec de larges rues arborées et des vues éblouissantes de la skyline de Manhattan, de l’autre côté de l’East River. En ce jour de printemps, les fleurs embaumaient le ciel de nuages parfumés, faisant pleuvoir de doux pétales sur les rues pavées.

Vérifiant la direction sur son portable, elle se décala sur le côté pour éviter une petite fille en trottinette et sourit à la jeune maman qui courait derrière elle pour la rattraper. Le quartier, familial, était considérablement plus huppé que celui où elle vivait. En chemin, elle avait dépassé plusieurs bistrots et une boutique. Comme elle aimerait vivre ici ! Le soir, en rentrant chez elle, elle achèterait des fruits à un vendeur de rue, riant et échangeant quelques blagues.

Même le nom des rues était charmant. Elle avait passé Cranberry Street, Pineapple Street et Orange Street. Les gens qui vivent là ont leurs cinq fruits et légumes par jour rien qu’en se promenant, pensa-t-elle, amusée. Même l’air semblait plus pur qu’au centre de Manhattan. Les rues autour de son appartement sentaient les ordures.

Elle avait dix minutes d’avance. Était-ce un problème ?

L’anxiété faisait papillonner son ventre, mais elle se sentait toujours nerveuse avant de voir Jack.

Un homme la dépassa en la contournant largement ; elle réalisa que c’était parce qu’elle souriait béatement.

D’humeur guillerette, elle grimpa les marches et sonna à la porte.

Un jour, se promit-elle, j’aurai ma propre porte d’entrée, flanquée d’oliviers ou de plantes grimpantes.

Jack lui ouvrit. Il était pieds nus, portait un jean et une chemise au col déboutonné. Une barbe discrète ombrait sa mâchoire. Ici, chez lui, il semblait plus jeune et plus détendu.

— Tu as trouvé sans problème ?

Son regard croisa le sien. Une vague brûlante de désir faillit la faire tomber à la renverse. Un peu sonnée, elle entra dans la maison. Les doigts de Jack frôlèrent légèrement les siens. Elle frissonna. L’espace d’un fol instant, elle crut qu’il allait refermer la porte du pied et l’attirer fougueusement contre lui, mais il la referma soigneusement. Le dos tourné, un bras en appui contre la porte, il inspira un grand coup pour se calmer.

Il mit un moment avant de pivoter vers elle. Bien qu’ils se soient à peine touchés, la tension sexuelle était palpable.

Elle sourit avec compassion en déboutonnant son manteau.

— Ça va ?

— Je ne dirais pas non à une douche glacée. Tu es ravissante dans cette robe, répondit-il à voix basse. J’adore quand tes cheveux bouclent comme ça.

— C’est un style que j’appelle « l’indécis ».

Elle lui tendit son manteau.

— J’ai passé et enlevé tant de vêtements en essayant de décider quoi mettre que j’ai produit assez d’électricité pour alimenter tout le quartier.

Il éclata de rire, brisant la tension.

— Je suis content que tu sois venue. Les filles ont hâte de te rencontrer.

— Moi aussi.

Tandis qu’il suspendait son manteau, elle jeta un coup d’œil alentour avec curiosité.

Elle avait imaginé une maison familiale chaleureuse, légèrement en désordre, quelques signes ici et là révélateurs d’un homme dépassé par la situation. Or, ce n’était pas du tout le cas.

Les murs de l’entrée étaient décorés dans une douce palette de blancs et crèmes, qui réfléchissait la lumière et agrandissait l’espace. Jamais elle n’avait vu maison aussi bien rangée. Elle avait l’impression d’être dans un spa. Elle s’attendait presque à ce qu’une esthéticienne en blouse blanche l’escorte vers une salle de traitement pour un soin du visage.

Un large vase rempli de callas était fièrement disposé sur une console. L’envie la démangeait de les réarranger, mais elle n’osa pas. Il n’y avait pas le moindre désordre. Aucun courrier à ouvrir, pas de trousseau de clés qui traînait, pas de détritus à jeter. Tout était à sa place.

— Tu vends ta maison ? lança-t-elle.

Jack haussa les sourcils.

— Non, qu’est-ce qui te fait dire ça ?

Zut ! Elle aurait dû y réfléchir à deux fois avant d’ouvrir la bouche.

— C’est tellement… ordonné, répondit-elle, gênée. Parfois, on nous demande de fabriquer des compositions florales pour mettre en valeur une propriété. Les maisons sont toujours immaculées, comme la tienne.

— Maman aimait que tout soit en ordre. On essaie de garder la maison comme elle l’aimait, déclara une voix timide en provenance de l’escalier.

Flora se retourna. Une fillette se tenait sur les marches. Ses cheveux foncés étaient relevés en une queue-de-cheval inégale. Sa robe bleue pendait sur son corps maigrichon, et elle portait une girafe molle qui n’avait probablement jamais vu l’intérieur d’une machine à laver. Elle la regardait d’un œil méfiant, l’air de se demander : amie ou ennemie ?

— Bonjour.

Flora lui sourit chaleureusement.

— Tu dois être Molly.

Elle avança, mais la petite fille recula, la girafe serrée contre la poitrine.

— Viens là, Molly.

Jack tendit la main.

— Viens dire bonjour.

Au lieu de la saluer, Molly courut vers lui.

Il la prit dans ses bras.

— Que se passe-t-il, ma chérie ?

— Elle porte des chaussures.

Sa voix était à peine audible.

— Maman ne nous laisse pas porter de chaussures dans la maison.

Le regard de Jack croisa le sien au-dessus de la tête de Molly. Elle se pencha pour retirer ses tennis, le visage brûlant.

— J’étais si excitée de vous voir que j’ai oublié de les enlever.

Elle était si nerveuse que ses doigts glissèrent sur les lacets. Elle avait de nouveau huit ans et retirait son manteau, les doigts tremblants, sous le regard sombre et la moue désapprobatrice de sa tante.

« J’ai choisi de ne pas me marier et de ne pas avoir d’enfant, alors il va falloir qu’on trouve le moyen de cohabiter. »

Rien ne stressait plus Flora que de savoir qu’elle n’était pas la bienvenue. Elle voulait être acceptée. Accueillie. Aimée.

Protégée par les bras de son père, Molly prit de l’assurance.

— Tu portes des chaussures dans ta maison ?

— Je n’ai pas de maison, j’ai un appartement. Et je ne le possède pas, je le loue. Il appartient à quelqu’un d’autre qui ne se préoccupe pas trop des fuites et des problèmes d’humidité.

Ni des cafards.

— Il n’est pas aussi beau que ta maison.

La pensée de tous les gens qui avaient foulé son appartement et toutes les activités qui s’y étaient déroulées lui donnait envie de se déplacer dans une combinaison de protection, pas pieds nus.

Quand bien même, lorsqu’elle imaginait la maison familiale de ses rêves, l’endroit était plus chaleureux, moins clinique.

Elle plaça soigneusement ses chaussures dans l’entrée, sur le côté.

— On a un placard à chaussures.

Flora ouvrit la porte que désignait la fillette. Derrière se trouvait un large placard avec étagères.

— Regardez-moi ça !

Elle y rangea ses tennis.

— Je parie que c’est un super endroit pour jouer à cache-cache.

Molly la regarda curieusement.

— C’est un placard. On se salirait.

— Parfois se salir est amusant, et…

Flora s’interrompit, avant de reprendre :

— Tu as raison, tu te salirais. Ta robe est si jolie. Ce serait dommage d’y mettre de la poussière.

Enfant, elle avait passé son temps à se salir, au grand dam de sa tante.

— Ta robe scintille, elle est très brillante, fit remarquer la fillette.

— Merci.

Flora baissa les yeux vers sa robe.

— Je l’ai faite moi-même.

Molly fronça les sourcils.

— Pourquoi ? Tu n’avais pas d’argent pour en acheter une ?

Jack s’éclaircit la gorge.

— Flora l’a faite elle-même car elle a du talent. Il est temps de changer de sujet, jeune demoiselle. Allons dans la cuisine aider ta sœur avec le dîner.

Il posa Molly par terre et lança à Flora un regard d’excuse.

Elle lui sourit pour le rassurer, mais la réaction de la fillette et son accueil plutôt tiède l’inquiétaient. Si c’était un test, elle avait lamentablement échoué.

Tandis qu’elle les suivait à l’arrière de la maison, elle jeta un coup d’œil par une porte ouverte qui donnait sur le salon et remarqua des sofas blancs élégants. Des sofas blancs ? Quelle folie ! Comment faisaient-ils pour les garder aussi immaculés ? Elle espérait qu’elle ne serait pas invitée à y entrer. Elle n’oserait pas s’asseoir de peur de les salir ou de les tacher.

Avec sa sélection de livres d’art empilée sur une table basse et son large tapis crème qui recouvrait le parquet en chêne, la pièce semblait tout droit sortie d’un magazine de décoration. Si elle n’avait pas su qu’une famille vivait là, elle aurait pensé que les habitants étaient un couple passant la majeure partie de son temps au bureau ou recevant des amis qui ne buvaient pas de vin rouge.

Les photos accrochées au mur et les objets d’art donnaient à la maison une atmosphère chic, distinguée. Regardant de plus près, elle remarqua que toutes représentaient la même danseuse gracieuse et céleste. L’une d’elles la montrait en train d’exécuter un grand jeté, capturant l’élégant étirement de ses bras, la courbe de son cou-de-pied, tandis qu’elle tendait les jambes et pointait les orteils. À la voir comme ça, la figure semblait tellement facile.

Elle tourna la tête. Molly l’observait.

— C’est ma maman. C’était une danseuse célèbre.

Aussitôt, les pièces du puzzle s’assemblèrent. Becca. L’épouse de Jack était Becca Parker. La Becca Parker, chouchoute des médias et des amateurs de ballet du monde entier, une danseuse qui incarnait la combinaison parfaite de force et de grâce, de puissance et d’élégance. Ces photos, toutefois, ne représentaient que le triomphe, pas les difficultés. Elles ne racontaient que le début de l’histoire de Becca.

Alors étoile montante de la danse, Becca Parker s’était blessée au genou et avait dû abandonner la danse. Une autre personne aurait probablement sombré dans la dépression. Pas elle. Elle avait transformé sa guérison en triomphe et inventé un programme sportif appelé « Le Corps de Becca ». Elle avait investi dans un premier studio, puis un autre, jusqu’à ce que son entreprise donne des cours dans les plus grandes villes des États-Unis.

Flora n’avait jamais pris de cours. Elle n’avait ni le budget ni la motivation. Ni, assurément, la bonne silhouette.

Regardant ces photos, elle se sentit comme un éléphanteau maladroit. Elle avait le sentiment qu’elle n’aurait pas impressionné Becca.

Elle était bonne dans de nombreux domaines, mais était la première à admettre qu’elle ne savait rien faire de particulièrement impressionnant. Elle pouvait redonner vie à une plante fatiguée, confectionner un bouquet somptueux, danser le tango, faire parfaitement la roue, peindre à l’aquarelle ou dessiner au pastel, confectionner des vêtements originaux. En revanche, elle n’était pas très ordonnée, était incapable de jeter un livre, ou digérer une huître. Et contrairement à Becca, jamais elle ne voudrait être à la tête d’une entreprise.

Elle redressa les épaules et rentra le ventre.

— Ta maman était très belle.

— Elle était parfaite en tout point, déclara une voix froide à l’entrée de la cuisine.

Flora se retourna. Une adolescente l’étudiait. Voilà donc Izzy. Elle portait un jean skinny déchiré aux genoux, ainsi qu’un débardeur qui exposait son ventre plat. Ses yeux étaient verts comme ceux de son père, sa peau d’un ivoire sans la moindre imperfection.

Flora avait imaginé une créature blessée, meurtrie, qui manquait d’assurance, une famille fracturée qu’elle pourrait aider à guérir. Or cette fille n’avait pas l’air brisée. Elle était effroyablement cool, et la férocité de son regard suggérait que non seulement une aide n’était pas nécessaire, mais qu’elle n’était pas la bienvenue.

Elle se tenait dans une position de danseuse au repos, un pied appuyé contre l’autre. Ses cheveux, de la même couleur foncée que ceux de son père, tombaient, raides et brillants, sur une épaule. Ils étaient si lisses et disciplinés qu’instinctivement Flora repoussa une des boucles qui s’était joyeusement libérée de la coiffure qu’elle avait tentée d’élaborer le matin. Jamais, jamais, elle n’aurait l’air aussi cool que cette fille.

Jack tendit la main.

— Izzy, viens dire bonjour à Flora. Flora, voici mon Izzy.

La fierté dans sa voix et l’amour dans ses yeux étaient évidents. Sa fille le gratifia d’un bref sourire, avant de se tourner vers Flora.

— Isabella. Enchantée.

Elle tendit la main. Flora eut l’impression de passer un entretien d’embauche.

— Tu détestes qu’on t’appelle Isabella, fit remarquer Molly en mâchouillant son doigt.

— Oui, j’aime q